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Ecriture sainte - Page 6

  • Mardi de la deuxième semaine de carême

    L’histoire touchante et mystérieuse de la veuve de Sarepta, qui est la première lecture de la messe d’aujourd’hui, peut se lire à plusieurs niveaux. Dans cette messe de carême, elle a assurément pour but d’insister sur l’œuvre de l’aumône, l’une des trois grandes œuvres du carême. La pauvre veuve va jusqu’à donner tout ce qu’elle a, et ensuite elle n’aura plus qu’à mourir.

    Déjà on voit que l’histoire dépasse la simple exhortation à l’aumône : donner tout ce que l’on a, toute sa subsistance, et ne pas mourir, mais au contraire avoir ensuite tout en abondance, c’est le don de soi, l’abnégation totale, le martyre : perdre la vie pour la trouver.

    Dans la synagogue de Nazareth, Jésus (ce sera l’évangile de lundi prochain) soulignera un autre aspect de l’histoire : le prophète a été envoyé à une païenne, et non à une veuve d’Israël. C’est chez les païens qu’il accomplit le miracle, parce que la Phénicienne a une totale confiance en lui. Puisque les juifs rejettent leur Messie, la rédemption sera donnée aux païens.

    Et il s’agit en effet de la rédemption (ce qui va bien aussi dans le chemin vers Pâques) : la veuve prend deux morceaux de bois, ce qui figure la Croix, et au feu de la Croix elle confectionne le pain eucharistique, et avec lui les autres sacrements figurés par l’huile. Sacrements qui ne manqueront jamais à l’homme jusqu’à la fin du monde. Ce qui est suggéré dans l’évangile de saint Luc où Jésus évoque une famine de trois ans et six mois alors que dans le texte de l’Ancien Testament Elie fait cesser la famine au cours de la troisième année : ces « trois ans et six mois », soulignés par ailleurs par saint Jacques, et qu’on retrouve dans l’Apocalypse, viennent du livre de Daniel qui indique ainsi le temps qui reste avant la fin du temps : la durée de la vie de l’Eglise militante, qui peut affronter la famine comme la veuve de Sarepta parce qu’elle a un pain qui ne s’épuise jamais : le pain eucharistique, jusqu’à ce qu’Il vienne.

  • « Merveilles » ?

    Un autre exemple de « lissage » indu de la traduction de saint Luc et de flagrant délit d’harmonisation entre les évangiles : Luc 13,17 :

    TOB :

    Toute la foule se réjouissait de toutes les merveilles qu'il faisait.

    Pirot-Clamer :

    Toute la foule se réjouissait de toutes les merveilles qu'il opérait.

    Crampon :

    Toute la foule se réjouissait de toutes les choses merveilleuses accomplies par lui.

    Bible des peuples :

    Tout le public était en joie pour tant de merveilles qu’on lui voyait faire.

    Jésus fait des merveilles, en latin mirabilia, en grec thaumata (comme thaumaturge). Jésus est Dieu et donc il accomplit les « mirabilia Dei » dont parle tant l’Ancien Testament. Mais ici saint Luc n’emploie pas ce mot. Il en emploie un autre. Il n’y a donc aucune raison de traduire par « merveilles », en supprimant ce qui fait l’originalité de ce verset.

    Saint Luc dit endoxois. De doxa, la gloire. Dans l’évangile puis dans la liturgie, spécifiquement la gloire divine. Jésus fait des choses glorieuses qui manifestent sa gloire divine. C’est une autre façon de parler des mirabilia, qui ajoute encore à l’expression de la divinité du Christ. La Vulgate dit : quæ gloriose fiebant ab eo : « ce qui se faisait glorieusement par lui » (le grec dit exactement : « (les choses) glorieuses se faisant par lui »).

    Osty et la Bible de Jérusalem n’ont pas « merveilles », mais refusent de parler de la gloire, et parlent de « choses magnifiques ». C’est une traduction possible, mais qui rejette à tort le fait que saint Luc a voulu parler de la gloire. Il s’agit de « choses glorieuses », d’« événements de gloire », d’« accomplissements glorieux ».

    Les Bibles protestantes hésitent entre « merveilles », « choses magnifiques » et « choses glorieuses ». On remarquera que la Bible Second disait correctement « choses glorieuses », et que la « Second 21 » (pour XXIe siècle, je suppose), qui se vante d’être « le fruit de 12 ans de travail », tombe dans les « merveilles »…

  • Ne vous météorisez pas !

    Luc 12,29.

    Bible de Jérusalem :

    « Vous non plus, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez; ne vous tourmentez pas. »

    TOB :

    « Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »

    Osty :

    « Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez et ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. »

    On voit que les trois sont bien d’accord : « Ne vous tourmentez pas. » Le problème est que le verbe grec ne veut pas dire « se tourmenter », et que si saint Luc, ou le Seigneur, avait voulu dire « se tourmenter », il aurait utilisé l’un des verbes qui veulent dire « se tourmenter »…

    Ni la Bible de Jérusalem ni la TOB ne justifie sa « traduction », comme si elle allait de soi… Osty, quant à lui, en profite pour se livrer à son petit jeu favori : ironiser sur la Vulgate : « Au v. 29, “ne vous tourmentez pas”, contresens célèbre de la Vulgate, qui a traîné dans bien des livres et entretiens de spiritualité : nolite in sublime tolli. »

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  • Samedi après les Cendres

    Dans un texte que j’ai déjà reproduit (voir ici), dom Guéranger résume admirablement la signification de l’évangile de ce jour en ce temps liturgique. La barque sur la mer, c’est l’Eglise avec ses fidèles qui vont peiner pendant les 40 jours que dure la traversée. Quarante jours qui « pèseraient à notre lâcheté, si le Sauveur lui-même ne venait les passer avec nous ». Il prie avec nous, il jeûne avec nous, et nous pouvons avoir confiance : il est déjà passé par là, il a jeûné 40 jours et vaincu le démon.

    On peut ajouter qu’en marchant sur la mer Jésus s’affirme comme Dieu. Car Job (9,8) avait dit de Dieu : « C’est lui seul qui a tendu les cieux et qui marche sur la mer comme sur le sol » (Septante) ; « qui seul a tendu les cieux, et marche sur les flots de la mer » (Vulgate).

    D’autre part Marc note de façon aussi originale que mystérieuse : « Et il voulait les dépasser ». Tel est le texte, travesti par Osty, la Bible de Jérusalem et la TOB, qui disent : « Il allait les dépasser. » Il voulait les dépasser, parce qu’il est Dieu et que l’on voit Dieu de dos comme Moïse l’a appris (c’est à dire en le suivant), et parce que ce « passage » de Jésus sur la mer renvoie au passage de la mer Rouge, donc à la Pâque, à la fête qui sera le terme de la traversée.

  • Tres vidit

    Dans l’histoire d’Abraham, que l’Eglise nous donne à lire depuis la Quinquagésime, il y a la mystérieuse apparition de Mambré, quand Abraham voit trois hommes qui viennent à sa rencontre et qu’il l’adore, au singulier.

    La Bible de Jérusalem, dans son édition de 2001, « augmentée de clefs de lecture », disait exactement ce qu’il faut dire. Dans la note en fin de chapitre : « Ce n’est pas une “adoration”, un acte de culte, mais une simple marque d’hommage. Abraham ne reconnaît d’abord dans les visiteurs que des hôtes humains, et leur témoigne une magnifique hospitalité. Leur caractère divin ne se révélera que progressivement, vv. 2, 9, 13, 14. » Et dans la note en marge (la « clef de lecture ») : « 18, 3 : Il dit Monseigneur : Abraham adore et prie un seul Seigneur, alors même qu’il s’adresse à trois personnes. Il annonce ainsi la révélation du mystère de la Trinité divine. »

    Mais c’était trop beau. Dans l’édition de 2005, les « clefs de lecture » ont été supprimées, et la note de fin de chapitre, devenue note de bas de page, est un long exposé où l’on tente de nous expliquer (je résume) qu’il a pu y avoir un texte avec le seul « Yahvé » et un texte avec trois hommes ou avec trois anges et que l’auteur du texte final a tout mélangé… On ajoute toutefois : « Dans ces trois hommes auxquels Abraham s’adresse au singulier, beaucoup de pères ont vu l’annonce du mystère de la Trinité, dont la révélation est réservée au NT. » Vu ce qui précède, et ce qui suit immédiatement sur la « vieille légende de la destruction de Sodome », on suggère manifestement au lecteur de laisser aux pères la responsabilité de leurs propos…

    Osty, lui, va plus loin, en maniant l’ironie dont il est coutumier dès qu’il évoque la tradition : « Un courant de tradition patristique chrétienne [pour la distinguer de la patristique bouddhiste, sans doute…] s’est plu (sic) à reconnaître dans ce texte une annonce du mystère de la Trinité. » N'en croyez rien...

    Mais ce n’est pas un hasard si la TOB décroche le pompon : « Le récit est tantôt au singulier tantôt au pluriel puisqu’il se réfère parfois à Dieu seul et parfois aux trois hommes [rien de plus simple, donc] ; mais l’auteur reste discret sur la manière dont se manifeste la présence divine. On imagine souvent qu’il s’agit du SEIGNEUR, accompagné de deux anges. L’iconographie orthodoxe y voit fréquemment trois anges, figure de la Sainte Trinité. »

    L’intérêt d’une traduction œcuménique, c’est qu’il y a eu un orthodoxe pour montrer l’icône de la Trinité d’Andrei Roublev. Alors, pour lui faire plaisir, on l’a ajouté à la note. Mais même l’orthodoxe de service ne voulait pas savoir que de nombreux pères grecs voient dans l’apparition de Mambré une figuration de la Trinité (sinon il n’y aurait pas l’icône). Et les catholiques n’en ont pas dit un mot non plus, et n’ont pas signalé la tradition patristique latine qui s’est cristallisée dans le mot de saint Ambroise plusieurs fois repris par saint Augustin : « Tres vidit et unum adoravit » : Abraham vit trois (personnes) et adora un seul.

    On remarque enfin, comme d’habitude, dans les trois Bibles, le refus absolu de toute référence à la liturgie. En l’occurrence au répons de la Quinquagésime, qui a malheureusement été supprimé de l’office du dimanche en 1960, mais qui était (de nouveau) chanté aux matines d’hier :

    ℟. Dum staret Abraham ad ilicem Mambre, vidit tres viros ascendentes per viam:
    * Tres vidit, et unum adoravit.
    ℣. Ecce Sara uxor tua pariet tibi filium, et vocabis nomen ejus Isaac.
    ℟. Tres vidit, et unum adoravit.

  • La Purification de la Sainte Vierge Marie

    La Vulgate, et avant elle les anciennes versions latines, ont modifié le texte grec de saint Luc, pour gommer une apparente incongruité. Le texte grec dit en effet : « Et quand furent accomplis les jours de leur purification, selon la loi de Moïse, ils le portèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur. »

    Saint Jérôme, lorsqu’il écrit son livre contre Helvidius sur la virginité de Marie, retraduisant pour l’occasion le texte original sans s’occuper des textes latins existants, écrit donc aussi : « les jours de leur purification » (cum expleti essent dies purgationis eorum), mais il ne commente pas cette anomalie, car c’est un passage où il évoque uniquement la question du « premier-né ».

    Or ce n’est pas la seule anomalie. Saint Luc les multiplie. A dessein. Dans la phrase citée il y en a une autre : « pour le présenter au Seigneur », selon la loi de Moïse. Or la Loi (à laquelle saint Luc renvoie pas moins de quatre fois dans ce bref passage), qui prévoit la purification de la mère seule et non de la famille, ne prévoit pas cette présentation au temple de Jérusalem. Elle prévoit une consécration du premier-né, qui n’a a pas à être solennisée au Temple. En revanche la loi exige le rachat du premier-né, dont saint Luc ne dit pas un mot…

    Alors que le texte paraît insister sur la purification de Marie (avec le sacrifice des deux pigeons ou tourterelles), Luc veut montrer que ce qui est important est la « présentation ». A savoir, en fait, la « consécration » à Dieu du premier-né. Qui a lieu exceptionnellement au Temple. Mais il ne veut pas utiliser le mot « consécration ». Parce qu’il sait que Jésus est saint, consacré, depuis sa conception. Et Marie et Joseph le savaient avant lui et l’ont transmis. Jean Daniélou : « La présentation de l’enfant au Temple est la reconnaissance par eux de cette consécration. Il n’a pas à être consacré. Il l’est en lui-même. Il appartient au même ordre que le Temple, puisque l’ombre, qui témoignait de la présence de Dieu dans le Temple, l’a couvert dès sa conception. »

    Le propos de saint Luc, montre le cardinal Daniélou, est de souligner le caractère sacerdotal de Jésus. (Le personnage qui importe d’abord est cet enfant, c’est pourquoi saint Luc a fait un raccourci est disant « leur purification » en parlant de Marie mais en pensant aussi à Jésus - du reste ni l’un ni l’autre n’avait à être purifié).

    Saint Luc, montre Daniélou, a choisi le mot « présenter » (paristhénai) parce que c’est celui qui est utilisé dans la Loi à propos des prêtres et des lévites qui se tiennent dans le sanctuaire. « La présentation a donc une signification proprement sacerdotale. Elle tend à montrer déjà en Jésus-enfant le grand prêtre de la Nouvelle Alliance. C’est le thème qui sera développé dans l’Epître aux Hébreux (9, 11-14). Par ailleurs, toujours dans le même contexte cultuel, le mot paristhénai désigne la présentation d’une offrande. Il prend alors un sens sacrificiel. Ainsi dans Rom. 12,1 : “Présentez vos corps à Dieu comme une hostie vivante.” Jésus est ainsi présenté à la fois comme le prêtre qui offre et comme le sacrifice qui est offert. » (Les évangiles de l’enfance, pp. 108-111.)

  • « Périssable » ?

    Selon la TOB, saint Paul dirait aux Colossiens :

    « Dieu vous a réconciliés grâce au corps périssable de son fils, par sa mort… »

    Or saint Paul dit exactement, selon le texte grec comme selon la Vulgate :

    « Il vous a réconciliés dans le corps de sa chair par la mort… »

    On voit à quel point la TOB se permet de modifier le texte, soi-disant pour le rendre plus compréhensible.

    Et comment ne pas être au moins mal à l’aise, sinon choqué, par cette expression « corps périssable » pour parler du Christ ?

    La TOB se veut une traduction en français courant. Or en français courant « périssable » veut dire : « qui ne peut être conservé dans des circonstances normales sans s’altérer » et s’emploie surtout dans l’expression « denrée périssable ». Le Trésor de la langue française qualifie de « littéraire » le sens : « qui ne dure pas, qui est appelé à disparaître ». Or le corps du Christ est précisément le seul corps humain (avec celui de sa Mère) qui ne se soit pas altéré, qui ne fut pas soumis à la corruption, et qui par delà la mort est toujours vivant. Oui, le corps de Jésus pouvait « périr », et de fait il est mort, mais « périssable » sous-entend « corruptible », et cela est inacceptable.

    L’expression de saint Paul doit d’autant plus être respectée qu’elle a un sens précis, et important, que l’on évacue si on la modifie. La « chair », c’est notre humanité blessée par le péché originel (la chair qui s’oppose à l’esprit), et c’est cette chair que le Verbe a revêtue quand il s’est fait chair. Il s’est « fait péché », sans avoir de péché. Et c’est dans un corps de cette chair qu’il nous a rachetés, par sa mort, clouant la chair à la croix pour que l’homme soit réconcilié avec Dieu et que le corps ressuscite spirituel.

    On retrouve l’expression « corps de chair » au chapitre suivant, 2,11, dans le même sens, appliqué cette fois aux fidèles, quand saint Paul dit que les chrétiens n’ont pas subi la circoncision des juifs, faite de main d’homme, mais la circoncision spirituelle du Christ, qui a opéré l’entier dépouillement, le dépouillement complet (ἀπέκδυσις, expoliatio) de votre « corps de chair », car « vous avez été ensevelis avec lui dans le baptême, dans lequel vous êtes ressuscités par la foi en l’œuvre de Dieu qui l’a ressuscité des morts ».

  • Les yeux du cœur

    Dans sa volonté insensée de gommer les hébraïsmes (au lieu de les préserver comme le faisaient les traducteurs grecs et latins), la TOB n’hésite pas à supprimer des mots de l’Ecriture sainte et à détruire des images qui font partie du patrimoine chrétien.

    Ainsi, dans l’Epitre aux Ephésiens (1,18), la TOB dit : « Qu’il ouvre votre cœur à sa lumière. »

    Or le texte dit : « Les yeux de votre cœur ayant été illuminés » (un parfait passif qui indique l’action de Dieu accomplie et dont le résultat demeure).

    La TOB veut éviter « les yeux du cœur », qu’elle considère comme un hébraïsme. Ce faisant, elle mutile le texte. Non seulement l’image des « yeux du cœur » est immédiatement compréhensible par tout le monde (« on ne voit bien qu’avec le cœur », dit le Petit Prince), mais elle est utilisée par tous les pères de l’Eglise et les auteurs spirituels. Or les auteurs de la TOB ne peuvent pas censurer tous les pères de l’Eglise et les auteurs spirituels. Donc il est absurde de censurer saint Paul où s’origine cette image (dans la continuité des psaumes où elle se trouve en substance mais pas dans les termes).

    En outre, l’œil du cœur fait l’objet d’un enseignement du Christ. Et ce n’est pas un hasard si cet enseignement est détruit par la traduction de la TOB. C’est en Matthieu 6,22 ou Luc 11,34 (texte quasi identique). Selon la TOB : « La lampe de ton corps, c’est l’œil. Quand ton œil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais si ton œil est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres. »

    En parlant d’œil sain et d’œil malade, il n’y a plus d’enseignement, il y a un banal constat, même si l’on comprend encore que, malgré ses mots-là, il s’agit de l’œil du cœur, de l’œil de l’âme.

    Le mot que la TOB, comme la Bible de Jérusalem (et Crampon, etc.), traduit par « sain », c’est ἁπλοῦς, aplous. Ce mot veut dire « simple ». Il correspond exactement à l’adjectif français, avec tous ses sens possibles : non mélangé, non composé, pur, pas compliqué, évident, et aussi simplet… Avec la précision morale venant de l’Ancien Testament (du mot hébreu ainsi traduit par le grec) : intégrité, rectitude. Le nom, simplicité, est employé plusieurs fois par saint Paul pour définir ce que doit être notre rapport avec Dieu et avec nos frères : sans détours, sans apprêt, sans fard, sans faux-fuyants, sans hypocrisie, comme un enfant ; naïf, pourrait-on dire, si le mot n’était pas devenu, hélas, péjoratif.

    Tel est, de même, l’œil simple. La TOB aurait pu traduire… simplement, et mettre une de ses interminables notes, au lieu de suivre les mauvaises traductions existantes.

    De même, il n’y a pas d’œil « malade », mais un œil « mauvais ». Le mot, c’est πονηρός, poniros, le dernier mot du Pater : c’est le mauvais, le mal, satanique. L’œil simple attire l’illumination de l’âme, l’œil mauvais la jette dans les ténèbres.

    Et la lumière en question, c’est le Christ lui-même, qui est la lumière des hommes.

    Ce qui est grave, c’est évidemment la falsification de l’Ecriture, mais c’est aussi la quasi élimination de ce qui a inspiré une théologie des sens intérieurs, d’abord chez Origène pour les grecs, et chez saint Augustin pour les latins. Avec les développements que l’on connaît, par exemple chez saint Bernard qui était particulièrement sensible au goût – et il joue sans cesse sur le double sens de sapere : avoir de la saveur, et comprendre. Le psaume 33 y incitait déjà : « Gustate et videte quoniam suavis est Dominus » : goûtez et voyez comme le Seigneur est suave. Vous voulez savoir comment « traduit » la TOB ? « Voyez et appréciez combien le Seigneur est bon. » Et hop. Il ne reste plus rien…

  • La musique du Pater

    Pater imon o èn dis ouranis
            hayiasthito to onoma sou
            elthéto i vassilia sou
            yénithito to thélima sou
    os èn ourano kai épi tis yis

    ton arton imon ton épioussion
                 dhos imin siméron

    kai aphès imin ta ophilimata imon
                 os kai imis aphiémèn tis ophilétais imon
    kai mi issénènguis imas is pirasmon
    alla rhissai imas apo tou ponirou.

    Ci-dessus, le Pater, en grec, dans sa prononciation liturgique, en transcription phonétique (donc toutes les lettres se prononcent, et comme il n’y a pas de voyelles nasales « on » se prononce « o-ne », et « in » se prononce « i-ne »).

    « Notre Père, qui es dans les cieux (« le dans les cieux », dit le grec) / que soit sanctifié ton nom (« le nom de toi », dit le grec) / que vienne ton royaume / que soit faite ta volonté comme dans le ciel aussi sur la terre /Notre pain supersubstantiel (« le pain de nous le supersubstantiel ») donne-nous aujourd’hui / et remets-nous nos dettes comme aussi nous remettons les dettes à nos débiteurs / et ne nous introduis pas dans la tentation / mais délivre-nous du mal. »

    Le Pater est composé de sept demandes. Trois concernent Dieu, quatre concernent l’homme, conformément au symbolisme des nombres : trois, c’est la Trinité, quatre c’est l’homme aux quatre membres qui vit dans un monde qui a quatre points cardinaux et quatre saisons. Et sept est donc le nombre total (créateur et création).

    Mais on constate aussi que si les trois premières demandes sont très liées, les trois dernières demandes le sont également : on demande à être libéré du péché et de la tentation. Alors nous avons trois demandes vers Dieu et trois demandes pour l’homme, avec au milieu une demande centrale : celle du pain de chaque jour, et du pain supersubstantiel : la nourriture corporelle nécessaire à notre vie biologique, et la nourriture divine nécessaire à notre vie spirituelle. Le pain de la vie éternelle : le Christ, qui est au centre du Pater, pain descendu du ciel, qui est à la fois Dieu (les trois premières demandes) et homme – ayant revêtu la chair du péché (les trois dernières).

    La « musique » du Pater en grec souligne tout cela.

    Les trois premières demandes sont caractérisées par leur finale en « a-sou », et elles sont encadrées par deux propositions se terminant par « is (…) is ». (Ce qui répond à la question de savoir si « sur la terre comme au ciel » concerne la troisième demande, ou les trois : on voit clairement que ce sont les trois.)

    Il y a ensuite la demande centrale du Pain, qui est une suite d’assonances en « on ». Elle a été discrètement annoncée par le Père dès le début de la prière, et elle va se retrouver en écho dans les deux demandes suivantes, car nous avons besoin de ce Pain pour pardonner et pour résister à la tentation. Les trois dernières demandes sont étroitement liées à la quatrième par le jeu des « imon, imin, imas ». Mais la dernière demande finit dans une sonorité étrangère au reste de la prière, qui donne l’impression de tomber à plat, sur un « ponirou » déconcertant : c’est le monde où nous vivons, le monde du mal, le monde de la dissonance, par contraste avec le monde divin des premières demandes, auquel renvoie néanmoins, faiblement, le son « ou ».

    On dit que pour mieux comprendre le Pater on peut le lire et le méditer en commençant par la fin. C’est-à-dire par le pire de la condition humaine, pour arriver au Père. Les sonorités du Pater en grec soulignent aussi cette lecture : nous sommes dans le mal, la tentation, le péché, pour en sortir nous devons prendre le Pain, et par le Pain (le Christ) nous avons accès au Royaume. Et le « ou » mourant de « ponirou » est absorbé par le ferme triple « sou » de l’appartenance au Père. Lu ainsi, le Pater précise que nous devons pardonner à nos frères avant de participer au Saint Sacrifice, comme Jésus l’enseigne dans l’Evangile. S’étant incorporé au Christ, on peut alors dépasser « le ciel et la terre », la création sur laquelle on demandait que règne le Père, pour atteindre « les cieux » incréés qui sont le trône de la Trinité.

  • Traduction ?

    « TOB » veut dire « traduction œcuménique de la Bible », mais je constate que, d’une part elle n’est pas œcuménique puisqu’elle ne tient aucun compte de la tradition, d’autre part elle n’est pas une traduction puisque sans arrêt elle ne traduit pas mais interprète. Ce que les autres ont aussi tendance à faire, mais jamais à ce point-là. La TOB donne comme texte son interprétation, et donne éventuellement en note la traduction littérale. Au lieu de faire le contraire : donner la traduction littérale, même et surtout si son sens n’est pas évident, et proposer en note une interprétation.

    Quelques exemples dans l’épître aux Romains.

    Chapitre 8, verset 10 :

    « Si Christ est en vous, votre corps, il est vrai, est voué à la mort à cause du péché, mais l'Esprit est votre vie à cause de la justice. »

    Dans le texte de saint Paul, il n’y a pas « voué à la », il n’y a pas « votre », et il n’y a pas de raison de mettre une capitale à « esprit ». Saint Paul dit : « Si le Christ est en vous, le corps, il est vrai, est mort à cause du péché, mais l'esprit est vie à cause de la justice. »

    Chapitre 8, verset 24 :

    « Car nous avons été sauvés, mais c'est en espérance. »

    Saint Paul dit : « Car c’est en espérance que nous sommes sauvés » (ou « avons été sauvés »). Le « mais » est beaucoup trop fort. Si saint Paul avait voulu dire « mais », il aurait dit « mais ». Or il ne l’a pas dit. Il signale que c’est en espérance que nous sommes sauvés, et il va l’expliquer, mais ce qui prime est que nous sommes sauvés. Ici la Bible de Jérusalem va encore plus loin dans l’interprétation, et la mauvaise interprétation : « Car notre salut est objet d'espérance. »

    Chapitre 14, verset 16 :

    « Que votre privilège ne puisse être discrédité. »

    « Puisse » est en trop, et « privilège » est une invention (qu’on trouve aussi dans la Bible de Jérusalem).

    Littéralement : « Que donc ne soit pas blasphémé votre bien. »

    Il s’agit de ce qu’on peut manger ou non par rapport aux autres. Le sens est donc manifestement : que ce qui est bien pour vous ne soit pas motif à dire du mal de vous, à vous injurier. (Le verbe « blasphémer », au passif, dans le Nouveau Testament, a plusieurs fois ce sens.) En tout cas il n’y a pas de « privilège ». Et le plus fort c’est qu’en note, après avoir signalé que la traduction littérale est « votre bien », la TOB souligne qu’il n’y a pas de privilèges dans l’Eglise…