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Ecriture sainte - Page 4

  • Décollation de saint Jean Baptiste

    Il y a dans l’évangile du martyre de saint Jean Baptiste une phrase à laquelle on ne prête guère attention :

    Hérode craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le gardait, et l’ayant entendu il faisait beaucoup de choses, et il l’écoutait volontiers.

    On ne prête pas attention à cette phrase… parce que toutes les traductions modernes disent autre chose. Y compris dans les missels, sauf celui du Barroux qui est peut-être ou sans doute le seul à traduire le texte latin qui traduit lui-même fidèlement le texte grec.

    Hérode craignait Jean, au sens biblique de la crainte religieuse, la piété, le respect devant le divin, et en l’occurrence devant Jean, parce qu’il était « juste et saint », habité par l’Esprit. Hérode avait donc la plus haute considération pour son prisonnier. « Il le gardait » : en latin comme en grec, le verbe veut dire à la fois qu’il le gardait en prison et qu’il le protégeait. Et il allait jusqu’à prendre conseil auprès de Jean, souvent, et il faisait beaucoup de bonnes choses après avoir écouté Jean et il l’écoutait volontiers.

    « L’ayant entendu il faisait beaucoup de choses » (« Il agissait souvent d’après ses avis », traduit remarquablement le missel du Barroux), c’est ce que disent la plupart des manuscrits, et toutes les versions (latines, syriaques, arméniennes, coptes, etc.). C’est donc ce que toutes les Eglises, quelle que soit leur langue, ont enseigné jusqu’au XXe siècle. Jusqu’à ce que les inévitables « exégètes » occidentaux qui savent tout mieux que toutes les traditions aient décidé que c’était erroné. Ils ont décidé que le Vaticanus et le Sinaiticus, les plus prestigieux des manuscrits, qui disent autre chose, avaient forcément raison.

    Au lieu du verbe ἐποίει (épii: il faisait), ces deux manuscrits, et quelques autres, fort rares, qui les ont suivis (et aucune liturgie avant la messe en français), ont ἠπόρει (ipori), ce qui peut se traduire par « était perplexe ».

    Louis Pirot, dans la Bible qui porte son nom, affirme de façon péremptoire :

    Il faut lire ἠπόρει, attesté par les meilleurs manuscrits, adopté dans leurs éditions ou commentaires par von Soden, Nestle, Vogels, Merk, Joüon, Knabenbauer, Lagrange, Swete, Huby, et négliger ἐποίει du T.R. [textus receptus, le texte officiel des Eglises byzantines], en dépit des attestations nombreuses et du suffrage des versions. Si on lit dans le texte original ἐποίει, la suite « il l’écoutait volontiers » n’a plus de sens ; il en est tout autrement si on lit ἠπόρει.

    Désolé, mais à mon avis c’est exactement le contraire. La version traditionnelle est très claire, et typique du langage biblique qui insiste en rajoutant une proposition commençant par « et ».

    En revanche, la traduction imposée par le consensus exégétique moderne ne tient pas debout. D’abord parce que, pour que le texte ait un sens, elle doit inventer tout simplement un « pourtant » ou un « cependant » qui ne figure pas dans le texte (καί – et – n’a jamais ce sens). Et ensuite parce qu’elle doit inventer aussi que πολλά – beaucoup de choses – aurait un sens adverbial, mais πολλά n’est pas un adverbe, c’est un adjectif pris comme substantif complément d’objet).

    Ce qui semble manifeste est que les prestigieux Vaticanus et Sinaiticus ont corrigé le texte pour qu’il soit moins favorable, dans ce verset, à cet immonde salaud d’Hérode. Ce faisant ils ont affaibli, voire rendu quasi invisible, le contraste spectaculaire voulu par saint Marc entre Hérode qui aimait Jean et suivait ses conseils (sauf pour la femme de son frère...), et la terrible décision qu’il doit prendre parce qu’il a promis. C’est une part du caractère éminemment dramatique (y compris au sens théâtral), du tragique de la situation, qui disparaît de ce passage de l’évangile. C’est un attentat contre saint Marc, et contre le Saint-Esprit.

  • Noli me tangere

    La scène de Marie-Madeleine au tombeau est l’une des plus fascinantes de l’Evangile. Elle l’est encore davantage dans son texte originel. Il est regrettable que les traductions (même la Vulgate clémentine) ne respectent pas les temps. Certes, ils ne sont pas employés de façon littérairement « correcte ». Mais c’est évidemment volontaire, et c’est affaiblir la portée du texte que de le « corriger ».

    Voici la traduction littérale :

    Mais Marie se tenait face au tombeau, pleurant (participe présent), dehors. Or comme elle pleurait elle se pencha dans le tombeau, et elle voit (présent : flash !) deux anges en (vêtements) blancs, assis, l’un à la tête, l’un aux pieds, où avait été déposé le corps de Jésus. Et ils disent à celle-ci :

    - Femme, pourquoi pleures-tu ?

    Elle leur dit (présent) :

    - On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.

    Ayant dit cela elle se retourna (passé simple) en arrière, et elle voit (présent : flash !) Jésus qui se tient là, et elle ne savait pas (imparfait) que c’est Jésus (présent, Jésus : Je Suis). Jésus lui dit (présent) :

    - Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?

    Celle-ci, pensant que c’est le jardinier, lui dit (les trois verbes au présent) :

    - Monsieur, si c’est vous qui l’avez emporté, dites-moi où vous l’avez mis, et j’irai le prendre.

    Jésus lui dit (présent) :

    - Mariam.

    Celle-ci s’étant retournée (passé) lui dit (présent) :

    - Rabbouni

    c’est-à-dire Maître.

    Jésus lui dit (présent) :

    - Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.

    Mariam la Magdalène va annonçant aux disciples : J’ai vu le Seigneur, et il m’a dit cela.

    N.B. Le verbe grec qu'on ne peut traduire ici que par "voir" n'est pas le verbe habituel, mais un mot qui veut dire d'abord "être spectateur", puis "contempler" (dans tous les sens du terme).

    *

    Lorsque j’ai critiqué la traduction actuelle la plus fréquente du « Μή μου ἅπτου » (ne me retiens pas), notamment ici, je ne me rappelais plus qu’il y avait une raison grammaticale. J’avais lu la règle pourtant, mais sans faire le lien avec ce passage, et je l’avais oubliée. La raison avancée est que l’expression est au présent et que cette défense de faire quelque chose, quand elle est au présent, indique que le quelque chose est en cours et qu’on demande de l’arrêter. « Μή μου ἅπτου », c’est donc « arrête de me toucher », autrement dit : tu ne dois pas me retenir, parce que je doit monter vers mon Père. Si Jésus (ou l’évangéliste) avait voulu dire : « Ne me touche pas », il aurait mis le verbe au subjonctif aoriste.

    Qu’en est-il ? L’argument ne tient pas. Car si cette règle est vraie en grec classique, elle n’est pas toujours appliquée, comme tant d’autres, en grec de la koinè. Et on en a une preuve par le verbe suivant : « Va », qui est au présent de l’impératif, alors que selon la même règle il devrait être à l’aoriste, comme tous les commandements qui impliquent une action précise et ponctuelle.

    Et cela est conforme à ce qu’on lit. Car le texte ne dit nullement que Marie a touché Jésus. Elle a juste dit : « Rabbouni ».

    En outre les traducteurs latins auraient cherché à rendre la nuance du présent, ce qu’ils n’ont pas fait.

    Enfin, ce présent est utilisé à dessein, dans la ligne des autres présents surprenants du texte, qui est le présent de la brusque irruption de l’éternité dans le temps.

    Sur le Noli me tangere, voir ici (en tenant compte de ce qui précède).

    Sur le jardin de Gethsémani renvoyant au jardin du Cantique des cantiques, voir ici.

    Sur Marie-Madeleine et le Cantique des cantiques (en dehors des antiennes – du commun - qui en sont presque toutes issues), voir ici.

  • "La traduction française de l’Ancien Testament"

    Le texte suivant est de Paul Claudel, et je suis bien aise de le découvrir. Il s’agit d’une des annexes de son livre sur le Cantique des cantiques. Cela date de 1947. A l’époque la seule Bible « catholique » grand public en français était celle de Crampon. Depuis lors la situation s’est détériorée, avec Osty, Jérusalem, et la TOB (sans parler de l’ineffable « Bible de la liturgie© »).

    La traduction française de la Bible d’après les textes originaux, la seule qui soit actuellement d’une manière courante à la disposition du public, est celle de M. l’abbé Crampon, chanoine d’Amiens.

    Pour l’Ancien Testament, le texte original, nous l’avons vu, est celui du Codex massorétique dont l’édition date du Xe siècle après Jésus-Christ.

    Il en résulte que la majorité des lecteurs de notre pays n’a accès aujourd’hui aux sources antiques où s’alimente notre foi que d’après un texte dont les Pères, pas plus que la théologie et la liturgie catholiques n’ont jamais fait usage.

    L’Eglise catholique en effet n’a jamais accordé sa recommandation solennelle qu’à deux versions : celle des Septante et celle de la Vulgate, les seules dont elle se soit servie.

    Aujourd’hui où, grâce à Dieu, le grand public prend goût de plus en plus à la lecture des Livres Saints, il se trouve donc n’avoir à sa disposition qu’un contenu notablement différent de notre monument canonique traditionnel, et où il ne retrouve plus dans la pureté et l’intégrité de leur rédaction autorisée les bases sur lesquelles s’appuient sa foi et l’espérance de son salut.

    Le lecteur français s’habitue ainsi à l’idée que le texte hébreu massorétique est le seul authentique et indiscutable, et c’est d’un œil distrait, sinon méprisant, qu’il effleure les notes au bas de la page qui mentionnent les variantes des Septante et de la Vulgate, souvent de la plus haute importance.

    Il ne s’agit pas uniquement de question de style, quoiqu’un écrivain puisse déplorer le parti pris apparent de platitude, de prosaïsme, de préférence donné au sens le plus misérablement trivial et terre à terre, par le document qui lui est remis entre les mains. Mais quel dommage à la dévotion ! Que de passages, où le cœur des Saints avait vibré, douloureusement défigurés ou complètement anéantis ! On se promène parmi des ruines. Que de questions essentielles, à lui adressées sous le voile de l’énigme, étouffées !

    Ce qui est plus grave encore, beaucoup de passages auxquels l’Eglise a toujours attribué un sens messianique sont affaiblis, exténués, parfois jusqu’à une disparition presque totale.

    Or l’autorité du texte hébreu actuel n’est aucunement supérieure, comme l’indique l’auteur protestant cité plus haut, à celle des Septante (et de la Vulgate). Bien au contraire ! En tenant uniquement compte du point de vue scientifique, cette dernière est beaucoup plus grande, puisque leur version, confirmée par l’usage de plusieurs siècles, remonte à deux siècles avant Jésus-Christ. Tandis que l’édition massorétique (avec la grave addition des accents et des voyelles) est du dixième siècle après Jésus-Christ.

    On aurait grandement besoin actuellement d’une traduction française sérieuse basée sur les versions des Septante et de la Vulgate, dont elle serrerait le texte de plus près dans le langage d’aujourd’hui, et où les variantes hébraïques seraient simplement mentionnées en note.

    Voici le texte de « l’auteur protestant » qu’évoque Claudel. Il s’agit d’un extrait de l’Encyclopaedia Britannica, par John Frederick Stenning, « lecteur d’araméen à l’Université d’Oxford, lecteur de théologie et d’Hébreu au Wadham College ».

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  • 7e dimanche après la Pentecôte

    Gardez-vous des faux prophètes, dit Jésus dans l’évangile. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits : on ne récolte pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des ronces.

    En latin spina et tribulus. En grec acantha et tribolos. Des mots qui sont en fait des synonymes, désignant des plantes piquantes. Deux mots que l’on retrouve ensemble, pour désigner la malédiction, chez Job et dans l’épître aux Hébreux, et qui font toujours référence à la Genèse.

    Après le péché originel, la terre sera maudite. Et Dieu dit à Adam : « Elle produira pour toi acanthas et tribolous - spinas et tribulos. » Non seulement on ne récolte pas de raisin et de figues sur les plantes épineuses, qui ne servent qu’à blesser celui qui va y voir de trop près (on ne parle pas ici de ronces mais de plantes avec des pointes acérées), mais le raisin et les figues sont (avec le lait et le miel) les symboles de la bénédiction, de l’abondance de la terre promise. Lorsque Moïse envoie des représentants des douze tribus dans la terre de Canaan pour qu’ils voient ce qu’on y trouve (sous la direction de « Josué », c’est-à-dire Jésus, comme dit le grec), ils reviennent avec du raisin et des figues (et des grenades).

    Et avant cela, c’était l’abondance du paradis. Le contraire des épines, c’était l’arbre de vie dont le fruit est incomparable. Chassés du paradis de l’arbre de vie, de la terre de volupté et de bénédiction, Adam et Eve se retrouvent dans les épines, dans la terre de malédiction. Or Jésus est venu pour nous sauver de la malédiction, pour nous faire échapper à la terre des épines pour nous faire retrouver l’arbre de vie.

    C’est pourquoi il faut se garder des faux prophètes : Jésus est le seul vrai prophète. On le reconnaît à son fruit : celui de ses paroles, qui nous renvoient à ce que dit Dieu dans la Genèse, et à ce que « Josué » rapporta de Canaan, et celui qu’il donnera sur l’arbre de la Croix, arbre de Vie : son propre Corps.

    Sur l'offertoire atypique de ce dimanche, voir ma note de l'an dernier.

  • 6e dimanche après la Pentecôte

    L’évangile est celui de la seconde multiplication des pains. La révélation aux païens, venus des quatre coins du monde (ils sont 4.000) et auxquels on distribue 7 pains. Et il restera 7 corbeilles. Si 12 est le nombre d’Israël, 7 est le nombre cosmique de la création, donc de l’ensemble du monde, spécifiquement du monde païen. Depuis la Genèse qui évoque 70 nations jusqu’aux apôtres qui instituent 7 diacres pour le service des tables des païens convertis.

    Ceux-là « viennent de loin », souligne Jésus. Formule qui réveille des souvenirs. « Nous venons d’une terre lointaine », disent les Gabaonites à Josué (et Josué c’est le même mot que Jésus). Les Gabaonites mentent pour avoir la vie sauve. Ceux qui viennent entendre Jésus viennent pour avoir la vie éternelle. Et il y a la grande fresque messianique, épiphanique, du chapitre 60 d’Isaïe : « Lève les yeux autour de toi, et vois tes enfants rassemblés ; tous tes fils sont venus de loin… », selon le grec, et selon la Vulgate : « Lève les yeux autour de toi et vois : tous ceux-là se sont rassemblés, ils sont venus à toi, tes fils viendront de loin… »

    Et puis il y a saint Paul qui dit aux Ephésiens : « Maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous avez été faits près dans le sang du Christ. (…) Et il est venu annoncer la paix, à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient près; car c'est par lui que nous avons accès les uns et les autres dans un même Esprit auprès du Père. »

    Il y a trois jours (trois jours, le triduum pascal de la rédemption) qu’ils restent auprès de moi, dit Jésus de ceux-là qui viennent de loin. Et il leur annonce l’évangile de la paix (« evangelizavit pacem », dit saint Paul), la paix de l’unité de ceux qui sont loin et de ceux qui sont près, par le sacrement de la communion et de la paix, l’eucharistie.

  • Le temps et l’espace

    J’ai été trop elliptique l’autre jour sur le temps et l’espace. Je vais essayer d’expliquer ou plutôt de suggérer, avec les mots infirmes du langage rationnel, ce que je comprends dans la phrase de Gurnemanz à Parsifal : « Ici le temps devient espace. »

    Il me semble que c’est une expérience mystique banale, qui correspond aussi à une expérience simplement esthétique, et aussi aux expériences dites de mort imminente.

    Dans une extase, ou devant une œuvre d’art particulièrement prenante, le temps paraît s’arrêter, alors que s’ouvre un espace nouveau, vaste, lumineux, heureux. Le temps compté et mesquin du quotidien est comme aboli au profit d’un espace illimité de pleine liberté. Un espace « intérieur », certes, comme on peut l’expérimenter dans la prière, dans la liturgie, mais qui peut se révéler comme un espace très réel quoique non soumis aux lois de ce monde (le « troisième ciel », par exemple).

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  • Samedi in albis

    C’est le samedi in albis deponendis : le jour où les nouveaux baptisés de la nuit pascale doivent « déposer » le vêtement blanc qu’ils avaient alors revêtu. Ce vêtement symbolisait le Christ, conformément à la parole de saint Paul aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ », parole ornée d’un alléluia pour donner l’antienne de communion de ce jour. Le symbole de ce que l’on dépose n’est donc plus le Christ, que l’on a revêtu pour toujours, mais au contraire ce qui n’est pas digne du Christ, de l’alter Christus qu’est le chrétien. Et c’est ce symbolisme inversé que la liturgie souligne, par le même saint Paul, dans l’épître qui commence par « Deponentes » : déposant… toute malice, toute ruse, toute dissimulation…

    L’évangile est celui qui nous montre Jésus lui-même qui a « déposé » son vêtement blanc, lors de sa résurrection, en nous y laissant l’empreinte du Crucifié.

    Les traductions de ce texte sont toutes mauvaises, y compris, ici, par exception, la Vulgate, parce que les traducteurs latins ne « voyaient » pas la scène que saint Jean a vue et que nous connaissons désormais par le Linceul de Turin.

    Il faut coller de très près au texte grec, sans s’inquiéter de ce qui paraît incongru si l’on fait abstraction du Linceul. Mais en gardant à l’esprit cette précision capitale de l’évangile : Jean entra, « et il vit, et il crut ». Il croit, immédiatement, à la résurrection, parce que ce qu’il voit lui prouve la résurrection.

    Or que voit-il ? Il voit des « othonia » qui « gisent », et le « soudarion » « qui était sur la tête de Jésus », « mais à part enveloppé dans, en un lieu » : telle est la traduction littérale. « entetyligmenos » ne veut dire ni « plié » ni « enroulé », mais uniquement « enveloppé dans ».

    Le sens le plus courant de « khoris » est « à part », « séparément ». Mais un sens très attesté est aussi : « différemment ».

    Le mot « othonia », quant à lui, désigne des pièces de lin. Qui peuvent être des « bandelettes », notamment funéraires, et c’est ainsi qu’on le traduit le plus souvent, ou des pièces bien plus grandes, au point que ce mot, bien qu’au pluriel, désignait aussi un linceul. On a une confirmation de cela dans l’évangile de saint Luc, qui nous dit d’abord que Joseph d’Arimathie prend le corps de Jésus et « l’enveloppe dans » - c’est le même verbe que nous venons de voir - dans un « sindon », un linceul, sans avoir le temps de s’occuper davantage du corps. Or, quelques versets plus loin, saint Luc parle de saint Pierre qui va au tombeau le matin et voit des « othonia ». Ces « othonia » sont donc le linceul.

    Qu’est-ce que le « soudarion », l’autre linge dont seul parle saint Jean ? Il s’agit du bonnet qui « était sur sa tête », qui enserrait la tête du mort notamment pour qu’il garde la bouche fermée. C’est ce que l’on voit sur le Linceul de Turin de chaque côté du visage, et sous le visage. Ce bonnet pourrait bien être la « sainte coiffe de Cahors ».

    Donc saint Jean voit ce tissu qui enserrait la tête. Il le voit « enveloppé dans ». Dans quoi ? Dans le linceul. Dans la partie repliée du grand linceul qui fait deux fois la taille d’un corps. La tête était au milieu du linceul, qui couvre les deux faces du corps. Le linceul, restant exactement comme il était lors de la mise au tombeau, s’est affaissé sur lui-même par l’absence du corps, et le « soudarion » s’est trouvé coincé dans le linceul, enveloppé par le linceul qui s’est affaissé tout autour. Il gît aussi, mais « différemment », parce qu’il est resté « dans » le linceul.

    « En un lieu », c’est-à-dire non pas ailleurs, mais « eis hena », « en un seul » et même lieu, en ce même lieu, en ce lieu unique.

    Voilà pourquoi Jean vit, et crut : il vit la scène exactement comme il l’avait vue la veille au soir, à la différence près qu’il n’y avait plus de corps, et que ce corps avait disparu sans toucher en quoi que ce soit à la disposition de la mise au tombeau. S’il avait vu des bandelettes éparpillées et un autre tissu roulé ou plié dans un coin, il n’aurait pas été saisi par la foi en la résurrection, mais il aurait demandé, comme Marie Madeleine, où on l’avait mis…

    Le-Saint-Suaire-Turin.jpg

    Peinture sur toile attribuée à Jean-Baptiste della Rovere, vers 1560-1627. (Giovanni Battista et son frère Giovanni Mauro étaient connus comme « I Fiamminghini », les Flamands, parce que leur père était d’Anvers. Rien à voir donc avec la famille du pape Jules II et des ducs d’Urbino.)

  • Mercredi de Pâques

    L’évangile de ce jour est l’épisode très mystérieux de la pêche miraculeuse après la Résurrection. « Hoc est magnum sacramentum in magno Joannis Evangelio », comme dit saint Augustin. Voilà un grand mystère dans le grand Evangile de Jean…

    C’est le chapitre 21 (7x3), alors que le chapitre 20 se terminait par une conclusion générale : « Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d'autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. »

    On y voit 7 disciples, on dirait bien apôtres, mais parmi eux le mystérieux Nathanaël ; 5 sont nommés, 2 ne le sont pas. Autour de Pierre, Jacques et Jean, ils sont retournés à la pêche, alors qu’ils avaient tout quitté pour suivre Jésus (c’est la conclusion même de la pêche miraculeuse dont parlait saint Luc), et que nous sommes dans le temps de l’Eglise, de l’apostolat. Et non dans celui du développement de la poissonnerie de Capharnaum.

    Ils pêchent mais ils ne prennent rien. Jusqu’à ce que Jésus, sur le rivage, leur dise de jeter le filet à droite. Ils le font, et le filet se remplit de 153 gros poissons, au point qu’ils ont du mal à le tirer jusqu’au rivage.

    Sur tous les points le récit est soigneusement différent de celui de la pêche miraculeuse de saint Luc. Là, Jésus se trouvait dans la barque. Ici, il est sur la rive. Là, Jésus dit aux pêcheurs (Pierre – qui n’est encore que Simon -, Jacques et Jean) de jeter leurs filets en eau profonde. Ici, il leur dit de jeter le filet à droite. Là, ils prirent tellement de poissons (sans autre précision) que les filets se rompaient, et que les barques enfonçaient. Ici, ils prennent 153 gros poissons qu’ils tirent sur le rivage.

    Le récit de saint Luc symbolise la vie de l’Eglise, qui sous la houlette du Christ rassemble toutes sortes de gens, des bons et des mauvais, au point qu’il y aura des schismes (c’est le mot grec utilisé pour parler de la déchirure des filets), et que le poids des mauvais pourra avoir l’air de faire sombrer la barque de Pierre.

    Le récit de saint Jean, après la fin de son Evangile, montre l’entrée dans le Royaume. Jésus est sur la terre ferme, sur le rivage de l’éternité, en son Royaume. Les apôtres sont sur la mer de ce monde, mais cette pêche est la dernière, c’est celle du rassemblement des élus : ils jettent le filet seulement du côté droit : celui des élus, et ils les amènent sur le rivage de l’éternité (sans schisme – le texte le précise, et sans surcharge) : dans le Royaume, où les attend le Christ ressuscité. (Sur les 153, voir ma note de l’an dernier.)

    Cette scène est si mystérieuse qu’on ne fait pas toujours attention aux détails. Notamment à ce que voient les disciples quand ils descendent des bateaux : « Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent là des braises disposées, du poisson dessus, et du pain. »

    Il y a déjà du poisson avant que les apôtres en apportent de leur pêche. Du poisson rôti : c’est le Christ crucifié (ichtys), et du pain, c’est le corps du Christ. Jésus leur demande alors d’apporter des poissons qu’ils viennent de prendre : c’est la participation des fidèles au sacrifice et à la glorification du Christ, ils deviennent un avec lui-même.

    Puis il leur dit : « Venez, mangez. » Et il leur donne du poisson et du pain. Comme dans l’épisode de la multiplication des pains, celle que saint Jean a racontée, avec 5 pains d’orge et 2 poissons : les nombres des disciples de cette scène.

    Mais l’évangéliste se garde de donner la moindre explication. Il signale seulement que c’est la troisième fois que Jésus s’est manifesté à ses disciples après sa résurrection d’entre les morts. Un autre troisième jour. Celui des chrétiens.

  • Mercredi Saint

    L’évangile de ce jour est la Passion selon saint Luc. Du moins ce qu’il en reste depuis la réforme de 1955, qui a supprimé les 38 premiers versets. Comme pour les autres Passions, tout ce qui concerne la dernière Cène a été supprimé. Avec comme double résultat que l’on omet le lien entre l’institution de l’eucharistie et le sacrifice de la Croix, et qu’on ne chante ni ne lit plus jamais, à la messe, d’évangile sur l’institution de l’eucharistie… (Il reste toutefois l'institution de l'eucharistie dans la première épître de saint Paul aux Corinthiens, le Jeudi Saint et à la Fête Dieu.)

    Le Mercredi Saint, cette coupure a en outre pour effet de supprimer ce propos de Jésus : « Car, Je vous le dis, il faut encore que cette parole qui est écrite s'accomplisse en moi: Il a été mis au rang des scélérats. »

    C’est ainsi que traduisent Sacy et Fillion. On voit aussi : « compté parmi les criminels », « au nombre des malfaiteurs »… La Vulgate clémentine a « cum iniquis », et la Vulgate de Stuttgart a opté pour « cum injustis » avec la majorité des manuscrits. Le texte grec dit : « méta anomon ». Au sens propre les « sans-loi ». Les hors-la-loi.

    Ce qui importe surtout est que Jésus fait explicitement une citation de l’Ancien Testament, dont il souligne qu’elle prophétisait sa Passion. Il s’agit d’Isaïe 53,12. Dont le texte grec dit : « en tois anomois ». La préposition est différente mais le nom est le même, et le sens aussi : il est compté au nombre des sans-loi. Les anciennes versions latines avaient traduit « cum iniquis ». On voit aussi « inter iniquos », ou « cum sceleratis ». Saint Jérôme a vu dans l’hébreu : « cum sceleratis ». Le texte massorétique a « et poshiym », littéralement « avec les transgresseurs » (de la Loi).

    Or cette terrible citation d’Isaïe qui fait de l’Auteur de la Loi un sans-loi, de l’Innocent un criminel, du Juste par excellence un parangon de l’injustice et de l’iniquité, cette citation d’Isaïe figure dans la lecture proclamée en cette messe avant l’évangile. Et elle se trouve dans son contexte, qui explicite l’allusion faite par Jésus : c’est cette page bouleversante qui raconte littéralement la Passion :

    Mais lui, il a été transpercé à cause de nos péchés, broyé à cause de nos iniquités ; le châtiment qui nous donne la paix a été sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun de nous suivait sa propre voie ; et le Seigneur a fait retomber sur lui l’iniquité de nous tous. On le maltraite, et lui se soumet et n’ouvre pas la bouche, semblable à l’agneau qu’on mène à la tuerie, etc.

    Or cette prophétie d’Isaïe avait été incluse dans cette messe parce qu’elle correspondait à l’évangile de saint Luc, en ce jour qui précède le Triduum. Il est très regrettable que ce lien ait été brisé, par les « réformateurs » qui sévissaient déjà au Vatican.

  • Lundi Saint

    Voici qu’a commencé la semaine sainte, la grande semaine, comme disent les byzantins, la semaine peineuse, comme on disait autrefois ici et là. Hier le cortège royal a conduit le Christ à Jérusalem. L’intronisation du Messie est une chose acquise, elle sera explicitée sur la Croix, comme la messe l’a douloureusement chanté dans ses antiennes et dans la Passion selon saint Matthieu.

    Aujourd’hui saint Jean évoque ce repas de Béthanie, « six jours avant la Pâque », où se trouve Lazare, annonçant la résurrection du Christ par le fait qu’il est lui-même ressuscité, et Marie qui verse sur les pieds de Jésus du nard, un parfum de très grand prix : 300 deniers, soit 10 mois de SMIC de l’époque, et selon la valeur actuelle du SMIC plus de... 14.000€. Précision donnée pour certains qui ne doivent pas beaucoup apprécier cette histoire, tel Judas qui pense aux pauvres. Les pauvres qui sont en quelque sorte spoliés par Marie, et insultés par ce gaspillage insensé de riches égoïstes.

    Ce n’est pourtant pas ce que dit Jésus : « Laisse-là, pour qu’elle le garde pour le jour de ma sépulture. » Phrase mystérieuse, car elle ne peut pas le garder, ce parfum qu’elle vient de répandre. C’est que déjà, symboliquement, l’ensevelissement a commencé. Et la bonne odeur du parfum a rempli la maison, comme le sacrifice de bonne odeur du Christ se répandra sur toute la terre, pour faire des chrétiens eux-mêmes la bonne odeur du Christ.

    Ceci renvoie de façon générale aux sacrifices du Temple, que Jésus est venu accomplir en son corps. Mais aussi, de façon aussi discrète que précise, au Cantique des cantiques, 1,11 : « Tandis que le Roi était à table, mon nard a donné son odeur. » Et le verset suivant dit : « Un bouquet de myrrhe est pour moi mon bien-aimé ; entre mes seins il demeurera. » Le parfum est la myrrhe pour l’embaumement, et la condition pour que le bien-aimé soit dans mon cœur est qu’il passe par la mort.

    Ainsi chantait en elle-même Marie de Béthanie, la première à participer consciemment à la Passion parce qu’elle a « choisi la meilleure part », avec en face d’elle son frère Lazare que tout le monde venait voir, garant de la résurrection d’entre les morts.