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Ecriture sainte

  • Sainte Geneviève

    . Nova bella elegit Dominus ; mulier timens Dominum custodit civitatem, * Dumque una virgo praeliabatur, stellae adversus Attilam pugnaverunt.
    . Per fidem unius, fortes facti sunt omnes in bello, et castra verterunt exterorum. * Dumque una virgo praeliabatur, stellae adversus Attilam pugnaverunt.

    Le Seigneur a choisi une nouvelle forme de guerre : une femme craignant Dieu garde la cité, * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila.
    Par la foi d'une seule tous ont été rendus courageux dans la guerre, et ont renversé le camp des étrangers. * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila.

    Ce répons des matines, dans le propre de Paris, est inspiré par le cantique de Débora (Juges 5). Le verset qui commence par Nova bella elegit Dominus est aussi celui du graduel de la messe de sainte Jeanne d’Arc. On notera qu’il est propre à la Vulgate. L’hébreu massorétique, et le grec de la Septante, ont : « Il (le peuple) choisit de nouveaux dieux ». Le texte de la Vulgate est mieux en situation, à la fois dans le contexte, et dans le déroulement de l’histoire sainte, Débora étant la première femme d’Israël qui sauve le peuple, parce que Dieu a choisi cette nouvelle forme de combat, celui qui donne une « mère » au peuple élu…

    Au temps de Samgar, fils d'Anath, au temps de Jahel, les routes étaient abandonnées, et ceux qui voyageaient marchaient par des sentiers détournés. On a cessé de voir de vaillants hommes dans Israël. Il ne s'en trouvait plus, jusqu'à ce que Débora se fût élevée, jusqu'à ce qu'il se fût élevé une mère en Israël. Le Seigneur a choisi de nouveaux combats, et Il renverse Lui-même les portes des ennemis; tandis qu'auparavant on ne voyait ni bouclier ni lance parmi quarante mille Israélites. Mon cœur aime les princes d'Israël. Vous qui vous êtes exposés volontairement au péril, bénissez le Seigneur. (…) Qu'au lieu où les chars ont été brisés, l'armée des ennemis taillée en pièces, on publie la justice du Seigneur et Sa clémence envers les braves d'Israël. Alors le peuple du Seigneur a paru aux portes des villes, et il s'est acquis la principauté. Lève-toi, lève-toi, Débora; lève-toi, lève-toi, et chante un cantique… (Juges 5,6-12, traduction Fillion)

  • Non, Jean-Baptiste n’a pas douté

    Certes, il est beaucoup moins grave d’affirmer que saint Jean-Baptiste a douté de Jésus, que de laisser entendre que la Mère de Dieu doutait de son Fils. Toutefois ce n’est ni digne ni cohérent. Lorsque saint Jean-Baptiste en prison envoie des disciples à Jésus, c’est pour que les disciples comprennent de visu que Jésus est vraiment le Messie que Jean annonçait, malgré ce qu’on leur raconte (par exemple : si ses disciples ne jeûnent pas, alors que nous jeûnons, c’est qu’il ne doit pas être le Messie.)

    Voici ce qu’en disent saint Jérôme, saint Jean Chrysostome, saint Hilaire, et l’ample mise en scène oratoire qu’en fait Bossuet. J’ai la faiblesse de croire qu’ils ont autant d’autorité en la matière (euphémisme) que l’ancien archevêque de Buenos Aires.

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  • Modestia vestra

    Comment traduire ce mot de modestia dans l’épître et dans l’introït de ce dimanche ?

    En fait on ne peut pas vraiment. Déjà en latin le mot modestia a tout un éventail de sens : c’est la conduite qui garde la mesure, la discrétion, la docilité, la douceur, la pudeur, la dignité, la bienséance, le sens de l’honneur…

    « Modestia » traduit (fort bien, dans tous ses sens) le grec ἐπιεικὲς, (épiikès) qui est un adjectif substantivé. L’épikie, nous dit le P. Spicq, c’est, dans l’Ancien Testament, la clémence qui modère la justice. Dans le grec hellénistique, c’est la modération et la juste mesure, c’est être équilibré en sa mentalité et en son comportement : vertu nécessaire au candidat à l’épiscopat (I Timothée). Le plus souvent l’accent est mis sur la douceur. « Il se révèle alors que l’épikie hellénistique est d’abord et avant tout une vertu du cœur, ouvert, conciliant et confiant à l’égard du prochain. Non seulement elle est opposée à la méchanceté et à la violence, mais, toute douceur et gentillesse, elle se laisse persuader et fléchir et se résigne même lorsqu’on est lésé. » « Finalement, l’épikie néotestamentaire n’est pas seulement modération et mesure, mais bonté, courtoisie, générosité. Davantage encore elle évoque une certaine gracieuseté, de la bonne grâce. » Et le P. Spicq propose de traduire le mot par « sympathique équilibre » dans ce verset de saint Paul.

    On comprend bien ce qu’il veut dire, mais « sympathique équilibre » ne me paraît pas bon. Je ne vois pas un prédicateur demander aux fidèles que leur « sympathique équilibre soit connu de tous les hommes »…

  • 26e dimanche après la Pentecôte

    Chants du 23e dimanche. Lectures du 6e dimanche après l’Epiphanie.

    L’évangile raconte deux brèves paraboles : le grain de sénevé et le levain dans la pâte, et il se conclut ainsi :

    Jésus dit tout cela aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans paraboles, pour que s’accomplît ce qui avait été dit par le prophète disant : J’ouvrirai ma bouche en paraboles, j’éructerai des choses cachées depuis la création du monde.

    Le prophète, ici, c’est le Psalmiste : il s’agit d’une citation du début du psaume 77, qui dit exactement :

    J’ouvrirai ma bouche en paraboles, je dirai des « propositions » depuis le début.

    Le mot « propositions » transcrit le mot latin, qui veut dire littéralement ce qu’on me met devant moi, ce qu’on met sous les yeux, autrement dit la représentation, donc l’exposé, de ce qui s’est passé depuis le début. Le long psaume 77 va raconter ce qui s’est passé depuis le début de l’histoire de l’Exode, et qui est en même temps une « parabole » de l’infidélité du peuple élu. L’évangile reprend le propos en le transformant. Le mot du psaume disant « depuis le début » est aussi celui qui peut désigner le début de la création (en grec arkhè), et c’est ce sens que retient l’évangile. Les « propositions », les choses qui sont maintenant, par Jésus, mises devant les yeux, sont les choses qui étaient cachées depuis la création du monde. Le psalmiste disait qu’il allait dire (dire haut et fort selon le grec), dans l’évangile il « éructe ». Au sens fort. Le mot latin, comme le grec qu’il traduit, voulait d’abord dire « vomir », puis « roter ». A savoir expulser violemment ce qu’on a dans l’estomac.

    C’est un des innombrables paradoxes du christianisme. La parabole paraît camoufler un enseignement qui ne sera accessible qu’aux initiés. En fait la parabole sert à vomir, à roter, à éructer, ce qui a été caché depuis la création du monde. A déchirer le voile, d’un coup sec, pour révéler la vérité spirituelle, pour faire entrer de plain pied dans le monde surnaturel. Sans passer par la raison raisonnante. De façon en quelque sorte sacramentelle.

    C’est pourquoi les paraboles utilisent les éléments de la nature : la croissance de l’arbre, le levain qui fait fermenter la pâte. La nature est elle-même une parabole, elle cache et révèle le mystère divin pour qui sait la regarder. La nature parle de Dieu, cela aussi c’est dans les psaumes. Mais par les paraboles du Nouveau Testament, Jésus va plus loin : il nous introduit dans le Royaume. (Le psaume 77 étant celui où les Hébreux sont introduits dans la terre promise, jusqu'à l'édification du royaume messianique de David.)

  • “Théologie orthodoxe”

    Le début du chapitre 44 d’Ezéchiel dit ceci, selon la traduction de la TOB :

    L’homme me ramena vers la porte extérieure du sanctuaire, celle qui fait face à l’orient ; elle était fermée. Le Seigneur me dit : « Cette porte restera fermée, on ne l’ouvrira pas ; personne n’entrera par là ; car le Seigneur, le Dieu d’Israël, est entré par là ; elle restera fermée. »

    Une note dit ceci :

    La théologie orthodoxe voit ici une préfiguration de Marie qui a été vierge avant la naissance et est restée vierge après la naissance de Jésus.

    Merci aux orthodoxes de nous donner l’interprétation orthodoxe de ces versets.

    Mais cette note souligne l’effroyable réalité quant à ce que sont les prétendus spécialistes « catholiques » qui traduisent la Bible.

    Car il a donc fallu un orthodoxe pour dire ce qui est... la tradition catholique attestée depuis les pères de l’Eglise.

    Non seulement l’interprétation « orthodoxe » est celle que donnent saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin citant saint Augustin, etc., tous les auteurs catholiques qui traitent de la virginité perpétuelle de Marie, mais en outre elle se trouve deux fois dans la liturgie traditionnelle. Par un répons des matines de l’Avent, et par la lecture des matines de la Sainte Vierge le samedi au mois d’avril (citation de saint Jérôme).

    Autrement dit, les prêtres catholiques qui ont collaboré à la TOB étaient tellement savants qu’ils ignoraient que les pères de l’Eglise latine, et après eux toute la tradition occidentale, donnait de ce passage exactement la même interprétation que la « théologie orthodoxe ».

    Franchement, ça me dépasse.

  • (Vigile de saint Simon et saint Jude)

    En 1955 la plupart des vigiles ont été supprimées, ce qui a eu pour effet notamment de supprimer du calendrier officiel la messe et l’office de la vigile des apôtres Simon et Jude.

    Or cette vigile avait une messe propre, formée de divers éléments que l’on peut retrouver dans quelques autres messes, mais avec une antienne de communion qui n’appartenait qu’à elle :

    Posuérunt mortália servórum tuórum, Dómine, escas volatílibus cæli, carnes sanctórum tuórum béstiis terræ : secúndum magnitúdinem bráchii tui pósside fílios morte punitórum.

    Ils ont fait des restes mortels de tes serviteurs des nourritures pour les volatiles du ciel, des chairs de tes saints pour les bêtes de la terre : selon la grandeur de ton bras, prends en ta possession les fils de ceux qu’on a châtiés.

    Cette antienne est formée du verset 2 et du verset 11b du psaume 78, dans la version du psautier dit romain, antérieur à celui de la Vulgate. Il y a deux mots qui sont différents : « mortalia » au lieu de « morticina » et « punitorum » au lieu de « mortificatorum ».

    La première différence est sans importance. La seconde montre que saint Jérôme a corrigé le psautier romain pour qu’il soit plus conforme au grec : « ceux qu’on a châtiés, qu’on a punis », indiquait que si les juifs ont été massacrés par des païens c’est pour les punir de leurs péchés. Mais le texte grec ne le dit pas. Il parle de « ceux qui ont été tués ». Toutefois saint Jérôme a gardé une allusion à l'ancienne traduction, en choisissant « mortificatorum » (plutôt que par exemple « interfectorum »), puisque ce mot veut dire aussi « mortifiés ». Lorsque saint Jérôme a retraduit de l’hébreu il a gardé tel quel l’hébraïsme qu’on voit aussi dans le texte massorétique : « filios interitus », « les fils de la mort », pour dire « ceux qui sont voués à être tués ».

  • Un détail en passant

    C’est juste un détail, mais significatif de la façon de travailler des « traducteurs » de la Bible. Il s’agit du verset 19 du chapitre 10 des Actes des apôtres. A en croire la TOB, ce verset dit ceci :

    Pierre était toujours préoccupé de sa vision, mais l'Esprit lui dit: Voici deux hommes qui te cherchent.

    Etrange affirmation de « l’Esprit », puisque Corneille a clairement envoyé trois hommes pour chercher saint Pierre. C’est seulement 11 versets avant, et l’on ne nous dit pas que l’un d’eux s’est perdu en route.

    La TOB nous donne une note, indiquant qu’il y a deux variantes : des manuscrits qui ont le nombre « trois », et des manuscrits qui n’ont aucun nombre.

    Or les manuscrits des « variantes » sont la quasi totalité des manuscrits. Soit ils disent « trois », comme c’est logique, et c’est ce que la Vulgate a retenu, soit (c’est la majorité) ils ne rappellent pas le nombre de messagers, et c’est ce que la version byzantine a retenu.

    En fait, il n’y a qu’un manuscrit (et deux fragments qui en dépendent) qui ait « deux ». Ce n’est même pas une variante, c’est une exception. Et une exception aberrante.

    Alors comment se fait-il que la TOB ait choisi l’exception aberrante ? Par obéissance aveugle au grand pontife (protestant) de l’édition du Nouveau Testament Nestle-Aland, qui avait décidé qu’il fallait choisir ce texte parce que c’est celui du Vaticanus et que le Vaticanus est le manuscrit le plus prestigieux.

    Mais voici que l’histoire joue un mauvais tour à la TOB.

    Car dans sa 27e édition, en 1993, Nestle-Aland décide que finalement il vaut mieux dire qu’il y avait trois personnes plutôt que de laisser entendre que le Saint-Esprit ne sait pas compter jusqu’à trois.

    Donc, dans cette 27e édition (ben oui, l’esprit germanique est lent à la détente, parfois), donc en 1993, Nestle-Aland dit qu’ils étaient trois. Mais la TOB de 2010, imperturbable, continue de dire qu’ils étaient deux.

    Or dans les premières pages on nous explique que la traduction a été entièrement revue (par exemple Dieu n’est plus « tout-puissant », mais seulement « souverain », ce qui est indéfendable), en tenant compte notamment des modifications que les éditeurs ont apportées aux textes de référence.

    Sauf pour les trois envoyés de Corneille. En 1993, Nestle-Aland change d’opinion. En 2010, la TOB n’en tient pas compte. Est-ce par distraction ? Ou par esprit de rébellion vis à vis du grand pontife des textes sacrés ? Mystère… Mais le lecteur attentif de la TOB continue de croire qu’il y a une incohérence dans le texte.

  • Saint Jérôme et “Noli me tangere”

    Il est de bon ton chez les nains savants (mais géants d’impiété) d’insinuer ou affirmer que saint Jérôme ne connaissait pas bien l’hébreu, malgré les preuves contraires. Il est plus difficile de prétendre qu’il connût mal le grec, lui qui entre deux séjours à Antioche (où il enseigna et fut ordonné prêtre par le patriarche Paulin II) fut pendant deux ans le disciple de saint Grégoire de Nazianze (qu’il appela son « précepteur »)…

    On sait que saint Jérôme révisa les traductions existantes du Nouveau Testament pour donner le texte qui est celui de la Vulgate. Or il garda telle quelle l’expression de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine : « Noli me tangere ». Ne me touche pas. Or les nains savants d’aujourd’hui veulent qu'on traduise : « Ne me retiens pas », « Cesse de me retenir », ou quelque chose du même genre.

    Je ne reviens pas sur tout ce que j’ai déjà écrit sur le sujet (on peut le retrouver à partir de cette note). Mais pour croire ce qu’affirment les nains savants, il faut penser que saint Jérôme ait « laissé passer » une bourde, par distraction, par étourderie…

    Ce qui est idiot. Mais voici que je découvre qu’il a parlé de cette réplique de Jésus dans ses lettres. Pour tenter d’expliquer à Marcella comment il se fait qu’il dise « Ne me touche pas » à Marie-Madeleine alors que dans saint Matthieu il laisse les femmes (dont Marie-Madeleine) le toucher.

    Autant dire tout de suite que l’explication est plutôt faible, surtout si on la compare à ce que disent saint Augustin, saint Léon et saint Bernard sur le « Noli me tangere ». Mais la question n’est pas là. Ce qui importe ici est que saint Jérôme écrit bien « Noli me tangere », et constate donc que dans saint Matthieu il y a « tangere » et que dans saint Jean il y a « non tangere ». Toucher, ne pas toucher. Impossible de traduire autrement. Et dans le propos de saint Jérôme il n’y a pas la moindre hésitation. Il aurait pu, pour régler la question, signaler qu’on peut traduire autrement, donc que ce n’est pas exactement la même situation chez Matthieu et chez Jean, mais il ne le fait pas. Or nous sommes en 395. Dix ans auparavant, il avait déjà abordé la question dans une lettre à Paula. Sans évoquer non plus la possibilité d’une autre traduction. Ou plus exactement en donnant une autre traduction, mais de sens identique. Il écrit en effet : « Ne tetigeris ». C’est-à-dire l’ordre exprimé par la négation « ne » et le subjonctif parfait, ce qui correspond classiquement et exactement à « noli » et l’infinitif.

    Il est donc très clair que pour saint Jérôme, qui parlait grec, qui avait étudié les textes grecs profanes à Antioche et les textes grecs sacrés avec saint Grégoire de Nazianze, que « noli me tangere », ne peut que vouloir dire « Ne me touche pas ». Aucune « distraction » possible. C’est constant sous sa plume.

    J’ajoute que Christophe Rico, qui a eu le courage insigne (en notre temps, dans ce milieu de l’exégèse) d’écrire un livre en défense de saint Jérôme intitulé Le traducteur de Bethléem, soutient cette traduction contre la soi-disant Néovulgate, page 149, en donnant quatre autres indices : trois références à l’évangile de saint Luc où la même tournure grecque (aussi dans la bouche du Christ) ne peut pas vouloir dire « cesse de », et un commentaire d’Eusèbe de Césarée (qui n’écrivait qu’en grec comme son nom l’indique), soulignant qu’il s’agit bien de toucher ou de ne pas toucher.

    P.S. Après avoir mis ceci en ligne, et alors que j’allais dire l’office de none, saint Jérôme m’a attrapé par la manche de mon attention pour me faire remarquer que « ne tetigeris » ne se trouve dans aucun manuscrit de l'Evangile, parce que, au moment où il écrivait à Paula, c’est le texte grec qu’il avait en tête, et qu’il a traduit ainsi sur le moment, alors que dix ans plus tard, dans la lettre à Marcella, il a utilisé l’expression latine consacrée par l’usage. Ce qui montre bien que le grec n’a pas d’autre signification que celle que la tradition a toujours donnée.

  • Une crotte de la TOB

    La lecture liturgique de cette semaine est le livre de Tobie. la TOB nous dit que le texte nous est parvenu sous trois formes différentes : une forme longue (en grec), une forme courte (en grec), et « une dernière forme » qui « mérite d’être signalée parce que c’est celle qu’a connue toute la tradition de l’Eglise latine à partir du Ve siècle » : la Vulgate, « traduction effectuée par saint Jérôme d’après un original araméen, travail hâtif qui nous renseigne autant sur la personnalité ascétique du traducteur et sa conception du mariage que sur les nuances du texte original ».

    C’est une façon polie, si l’on veut, de dire que c’est un travail bâclé qui ne rend rien des nuances de l’original mais nous montre seulement à quel point saint Jérôme était un rabat-joie englué dans l’austérité de l’Ancien Testament (comme le suggère aussi la Bible de Jérusalem). Et la TOB ne nous donne ensuite, bien sûr, aucune des « nuances » que saint Jérôme aurait vues. Il s’agit uniquement de l’enfoncer.

    On remarque que la TOB traduit (comme les autres Bibles modernes) la « version longue », ce qui contredit deux des sacro-saints principes de l’exégèse contemporaine : 1- on doit choisir le texte qui a le plus de témoins, or la version courte figure dans de nombreux manuscrits alors que la version longue figure dans un seul et unique manuscrit ; 2 - la version courte d’un texte est toujours la version la plus ancienne, donc la plus authentique. La TOB ne signale même pas cette difficulté. La Bible de Jérusalem dit que l’unique version longue « paraît être la plus ancienne », parce qu’elle correspond à des « fragments de Qumran » (comme si c’était un argument, vu qu’on trouve tout et n’importe quoi à Qumran, qui était essentiellement une poubelle de manuscrits dont on ne voulait plus…). Or la TOB est obligée plus d’une fois de « corriger » le texte long par le texte court, et même de combler deux « lacunes » (?) du texte long par le texte court…

    Ce qui me frappe, moi, est que le texte de la Vulgate est une merveille en soi. Ce que l’on reproche à mots couverts à saint Jérôme, ce serait d’avoir « inventé » que Tobie et Sara, une fois mariés, restent trois jours et trois nuits en prière avant de s’unir charnellement. Mais cela correspond au fond de l’histoire : les sept premiers maris de Sara sont morts parce qu’ils étaient mus par la concupiscence, et pour chasser le démon de la luxure il faut jeûner et prier. C’est ce qu’explique ensuite Tobie dans sa prière : il se marie non pas « par passion » mais pour fonder une famille. Et les trois jours et trois nuits correspondent aux trois jours et trois nuits que Sara a passés dans sa chambre après qu’une servante lui a reproché de tuer ses maris. Rien de tout cela ne figure en effet dans les textes grecs, où Sara monte dans sa chambre avec l’idée de se suicider. Sic.

    Or saint Jérôme n’a pas pu inventer ce qu’on lui reproche si légèrement. Si la TOB parle de travail « hâtif », c’est à cause de ce que dit saint Jérôme lui-même de sa traduction : il explique qu’il avait un manuscrit araméen de Tobie, mais que, ne connaissant pas bien cette langue, il a fait appel à un homme extrêmement versé (peritissimus) à la fois en araméen et en hébreu. Cet homme (vraisemblablement un des rabbins de sa connaissance) lisait le texte araméen, le traduisait à haute voix en hébreu, et Jérôme le traduisait à haute voix en latin à un secrétaire qui le mettait par écrit. Cela s’est fait en une seule journée*. Il est donc manifeste que saint Jérôme n’a eu le loisir de penser à ajouter quoi que ce soit au texte araméen. Cette façon de procéder montre que la version de saint Jérôme est la traduction authentique du texte araméen. Donc en réalité c’est le plus ancien texte dont nous disposons. Et c’est le plus beau.

    * Cette anecdote, d'autre part, réduit à néant le lieu commun de l'exégèse moderne (à l'exception du courageux Christophe Rico) - destiné à dévaluer la Vulgate - prétendant que saint Jérôme ne connaissait pas bien l'hébreu.

  • Encore la Mer Rouge

    Lisant les Actes des Apôtres, je m’aperçois que dans son grand discours devant le sanhédrin saint Etienne, selon toutes les traductions, parle du passage de la « Mer Rouge ».

    Or, si l’on se reporte au récit de l’Exode, toutes les traductions modernes parlent de la « Mer des Joncs » (ou « des Roseaux »). Et l’on nous explique que la traduction « Mer Rouge » est une erreur.

    On a toujours parlé de la Mer Rouge. Les traductions grecques et latines et toute la tradition ont toujours et partout parlé de la Mer Rouge, mais heureusement nous qui sommes intelligents et connaissons l’hébreu biblique beaucoup mieux que ceux qui parlaient l’hébreu biblique savons que c’était une erreur…

    Une erreur qui donc est aussi celle de saint Etienne et de saint Luc (et aussi de l’auteur de l’épître aux Hébreux)… Mais, alors que dans l’Exode nous avons des notes nous expliquant que les Septante et saint Jérôme étaient des gros nuls, il n’y a pas la moindre note pour tenter de nous expliquer pourquoi le Nouveau Testament parle bêtement de la Mer Rouge alors que tout le monde sait que ce n’était pas du tout la Mer Rouge…

    Il en est de même avec la tente où se manifestait la présence de Dieu. Saint Etienne parle de la « tente du témoignage », et c’est en effet ainsi qu’elle s’appelle toujours dans la Bible grecque, et souvent dans la Bible latine (saint Jérôme dit aussi « tente de l’alliance »), mais jamais dans les traductions modernes, qui parlent de la « tente de la rencontre ». La « tente du rendez-vous », dit la Bible de Jérusalem. Au comble du trivial, chez Crampon et Pirot-Clamer, c'est la « tente de réunion » !… Là encore, il n’y a personne pour nous dire que ce pauvre saint Etienne, et ce pauvre saint Luc (je veux dire, bien sûr : l'auteur des Actes, qui se fait passer pour Luc), sont à côté de la plaque, et que tout le monde sait aujourd’hui que ce n’était pas la « tente du témoignage ».

    Etrange, tout de même, cette subite pudeur devant le texte du Nouveau Testament… A moins que ce ne soit l’expression d’une sourde gêne devant des contradictions dont on ne sait pas se dépatouiller…

    NB. - On trouve aussi "Mer rouge" dans les livres de Judith, Sagesse, Macchabées, traduits du grec puisqu'ils ne figurent pas dans la Bible massorétique, et toujours sans la moindre explication.

  • Adam et la TOB

    Voilà bien longtemps que je n’ai pas évoqué la TOB (« traduction œcuménique de la Bible) que je lis cette année. C’est qu’il n’y a pas grand chose à en dire, de plus ou de moins que ce que j’ai dit de la Bible Osty ou de la Bible de Jérusalem, puisque ce sont les mêmes principes matérialistes et les mêmes tics de l’esprit moderne qui sont à l’œuvre. Un atout incontestable de la TOB est qu’elle nous épargne les « Yahvé ». Et il lui arrive d’être moins pire que les autres. Il y a même de bonnes surprises. Car les traductions ne sont pas harmonisées. Ainsi le traducteur des livres des Chroniques tranche sur ses confrères, quand à plusieurs reprises il ose affirmer que le texte massorétique n’est pas bon et que ce sont les versions qui sont certainement les plus proches du texte originel…

    Mais ce matin, terminant la lecture de l’Ecclésiastique, selon les indications du bréviaire (la semaine prochaine c’est Job), je suis tombé sur un exemple particulièrement représentatif des conséquences de l’aveuglement volontaire de ces « spécialistes » qui traduisent la Bible en lui refusant absolument tout sens spirituel.

    C’est la fin du chapitre 49 :

    Sem et Seth furent glorieux parmi les hommes, mais au-dessus de tout être vivant dans la création est Adam.

    Et il y a cette note :

    « On ne voit pas bien sur quoi se fonde pour Ben Sira la gloire suprême d’Adam, peut-être sur le fait que, créé le premier, il est exclusivement l’œuvre de Dieu. En tout cas, c’est comme ancêtre d’Israël qu’il figure ici. »

    En fait, quand on ne comprend pas, mieux vaut ne rien dire…

    Le mot grec traduit par “création” est κτίσις. Ce mot veut dire initialement « fondation », donc création, donc créature (son sens le plus fréquent dans la Bible), et aussi, finalement, institutions politiques (dans la première épître de saint Pierre). Il n’est pas faux de le traduire par “création”, mais il a manifestement ici son sens originel : il renvoie à l’acte créateur de Dieu, à la fondation du ciel et de la terre et de ce qui y habite. Ce que la Vulgate a fort bien interprété en traduisant par « in origine ». Dans l’origine. Ce qui coupe court à toute ambiguïté. Et souligne en quoi Adam est au-dessus de toute créature, ce qui est évident pour tout chrétien et pour quiconque lit la Bible sans œillères antireligieuses : il s’agit d’Adam in origine, Adam l’homme parfait, à la parfaite image et ressemblance de Dieu. Adam avant la chute, dont la gloire est infiniment au-dessus de celle de quelque vivant que ce soit. C’est cela, tout simplement, que veut dire, et que dit, l’Ecclésiastique. Mais si l’on ne croit plus au péché originel, on ne comprend même plus cela que derrière un confus et obscur "peut-être"...

  • Décollation de saint Jean Baptiste

    Il y a dans l’évangile du martyre de saint Jean Baptiste une phrase à laquelle on ne prête guère attention :

    Hérode craignait Jean, sachant que c’était un homme juste et saint, et il le gardait, et l’ayant entendu il faisait beaucoup de choses, et il l’écoutait volontiers.

    On ne prête pas attention à cette phrase… parce que toutes les traductions modernes disent autre chose. Y compris dans les missels, sauf celui du Barroux qui est peut-être ou sans doute le seul à traduire le texte latin qui traduit lui-même fidèlement le texte grec.

    Hérode craignait Jean, au sens biblique de la crainte religieuse, la piété, le respect devant le divin, et en l’occurrence devant Jean, parce qu’il était « juste et saint », habité par l’Esprit. Hérode avait donc la plus haute considération pour son prisonnier. « Il le gardait » : en latin comme en grec, le verbe veut dire à la fois qu’il le gardait en prison et qu’il le protégeait. Et il allait jusqu’à prendre conseil auprès de Jean, souvent, et il faisait beaucoup de bonnes choses après avoir écouté Jean et il l’écoutait volontiers.

    « L’ayant entendu il faisait beaucoup de choses » (« Il agissait souvent d’après ses avis », traduit remarquablement le missel du Barroux), c’est ce que disent la plupart des manuscrits, et toutes les versions (latines, syriaques, arméniennes, coptes, etc.). C’est donc ce que toutes les Eglises, quelle que soit leur langue, ont enseigné jusqu’au XXe siècle. Jusqu’à ce que les inévitables « exégètes » occidentaux qui savent tout mieux que toutes les traditions aient décidé que c’était erroné. Ils ont décidé que le Vaticanus et le Sinaiticus, les plus prestigieux des manuscrits, qui disent autre chose, avaient forcément raison.

    Au lieu du verbe ἐποίει (épii: il faisait), ces deux manuscrits, et quelques autres, fort rares, qui les ont suivis (et aucune liturgie avant la messe en français), ont ἠπόρει (ipori), ce qui peut se traduire par « était perplexe ».

    Louis Pirot, dans la Bible qui porte son nom, affirme de façon péremptoire :

    Il faut lire ἠπόρει, attesté par les meilleurs manuscrits, adopté dans leurs éditions ou commentaires par von Soden, Nestle, Vogels, Merk, Joüon, Knabenbauer, Lagrange, Swete, Huby, et négliger ἐποίει du T.R. [textus receptus, le texte officiel des Eglises byzantines], en dépit des attestations nombreuses et du suffrage des versions. Si on lit dans le texte original ἐποίει, la suite « il l’écoutait volontiers » n’a plus de sens ; il en est tout autrement si on lit ἠπόρει.

    Désolé, mais à mon avis c’est exactement le contraire. La version traditionnelle est très claire, et typique du langage biblique qui insiste en rajoutant une proposition commençant par « et ».

    En revanche, la traduction imposée par le consensus exégétique moderne ne tient pas debout. D’abord parce que, pour que le texte ait un sens, elle doit inventer tout simplement un « pourtant » ou un « cependant » qui ne figure pas dans le texte (καί – et – n’a jamais ce sens). Et ensuite parce qu’elle doit inventer aussi que πολλά – beaucoup de choses – aurait un sens adverbial, mais πολλά n’est pas un adverbe, c’est un adjectif pris comme substantif complément d’objet).

    Ce qui semble manifeste est que les prestigieux Vaticanus et Sinaiticus ont corrigé le texte pour qu’il soit moins favorable, dans ce verset, à cet immonde salaud d’Hérode. Ce faisant ils ont affaibli, voire rendu quasi invisible, le contraste spectaculaire voulu par saint Marc entre Hérode qui aimait Jean et suivait ses conseils (sauf pour la femme de son frère...), et la terrible décision qu’il doit prendre parce qu’il a promis. C’est une part du caractère éminemment dramatique (y compris au sens théâtral), du tragique de la situation, qui disparaît de ce passage de l’évangile. C’est un attentat contre saint Marc, et contre le Saint-Esprit.

  • Noli me tangere

    La scène de Marie-Madeleine au tombeau est l’une des plus fascinantes de l’Evangile. Elle l’est encore davantage dans son texte originel. Il est regrettable que les traductions (même la Vulgate clémentine) ne respectent pas les temps. Certes, ils ne sont pas employés de façon littérairement « correcte ». Mais c’est évidemment volontaire, et c’est affaiblir la portée du texte que de le « corriger ».

    Voici la traduction littérale :

    Mais Marie se tenait face au tombeau, pleurant (participe présent), dehors. Or comme elle pleurait elle se pencha dans le tombeau, et elle voit (présent : flash !) deux anges en (vêtements) blancs, assis, l’un à la tête, l’un aux pieds, où avait été déposé le corps de Jésus. Et ils disent à celle-ci :

    - Femme, pourquoi pleures-tu ?

    Elle leur dit (présent) :

    - On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis.

    Ayant dit cela elle se retourna (passé simple) en arrière, et elle voit (présent : flash !) Jésus qui se tient là, et elle ne savait pas (imparfait) que c’est Jésus (présent, Jésus : Je Suis). Jésus lui dit (présent) :

    - Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?

    Celle-ci, pensant que c’est le jardinier, lui dit (les trois verbes au présent) :

    - Monsieur, si c’est vous qui l’avez emporté, dites-moi où vous l’avez mis, et j’irai le prendre.

    Jésus lui dit (présent) :

    - Mariam.

    Celle-ci s’étant retournée (passé) lui dit (présent) :

    - Rabbouni

    c’est-à-dire Maître.

    Jésus lui dit (présent) :

    - Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.

    Mariam la Magdalène va annonçant aux disciples : J’ai vu le Seigneur, et il m’a dit cela.

    N.B. Le verbe grec qu'on ne peut traduire ici que par "voir" n'est pas le verbe habituel, mais un mot qui veut dire d'abord "être spectateur", puis "contempler" (dans tous les sens du terme).

    *

    Lorsque j’ai critiqué la traduction actuelle la plus fréquente du « Μή μου ἅπτου » (ne me retiens pas), notamment ici, je ne me rappelais plus qu’il y avait une raison grammaticale. J’avais lu la règle pourtant, mais sans faire le lien avec ce passage, et je l’avais oubliée. La raison avancée est que l’expression est au présent et que cette défense de faire quelque chose, quand elle est au présent, indique que le quelque chose est en cours et qu’on demande de l’arrêter. « Μή μου ἅπτου », c’est donc « arrête de me toucher », autrement dit : tu ne dois pas me retenir, parce que je doit monter vers mon Père. Si Jésus (ou l’évangéliste) avait voulu dire : « Ne me touche pas », il aurait mis le verbe au subjonctif aoriste.

    Qu’en est-il ? L’argument ne tient pas. Car si cette règle est vraie en grec classique, elle n’est pas toujours appliquée, comme tant d’autres, en grec de la koinè. Et on en a une preuve par le verbe suivant : « Va », qui est au présent de l’impératif, alors que selon la même règle il devrait être à l’aoriste, comme tous les commandements qui impliquent une action précise et ponctuelle.

    Et cela est conforme à ce qu’on lit. Car le texte ne dit nullement que Marie a touché Jésus. Elle a juste dit : « Rabbouni ».

    En outre les traducteurs latins auraient cherché à rendre la nuance du présent, ce qu’ils n’ont pas fait.

    Enfin, ce présent est utilisé à dessein, dans la ligne des autres présents surprenants du texte, qui est le présent de la brusque irruption de l’éternité dans le temps.

    Sur le Noli me tangere, voir ici (en tenant compte de ce qui précède).

    Sur le jardin de Gethsémani renvoyant au jardin du Cantique des cantiques, voir ici.

    Sur Marie-Madeleine et le Cantique des cantiques (en dehors des antiennes – du commun - qui en sont presque toutes issues), voir ici.

  • "La traduction française de l’Ancien Testament"

    Le texte suivant est de Paul Claudel, et je suis bien aise de le découvrir. Il s’agit d’une des annexes de son livre sur le Cantique des cantiques. Cela date de 1947. A l’époque la seule Bible « catholique » grand public en français était celle de Crampon. Depuis lors la situation s’est détériorée, avec Osty, Jérusalem, et la TOB (sans parler de l’ineffable « Bible de la liturgie© »).

    La traduction française de la Bible d’après les textes originaux, la seule qui soit actuellement d’une manière courante à la disposition du public, est celle de M. l’abbé Crampon, chanoine d’Amiens.

    Pour l’Ancien Testament, le texte original, nous l’avons vu, est celui du Codex massorétique dont l’édition date du Xe siècle après Jésus-Christ.

    Il en résulte que la majorité des lecteurs de notre pays n’a accès aujourd’hui aux sources antiques où s’alimente notre foi que d’après un texte dont les Pères, pas plus que la théologie et la liturgie catholiques n’ont jamais fait usage.

    L’Eglise catholique en effet n’a jamais accordé sa recommandation solennelle qu’à deux versions : celle des Septante et celle de la Vulgate, les seules dont elle se soit servie.

    Aujourd’hui où, grâce à Dieu, le grand public prend goût de plus en plus à la lecture des Livres Saints, il se trouve donc n’avoir à sa disposition qu’un contenu notablement différent de notre monument canonique traditionnel, et où il ne retrouve plus dans la pureté et l’intégrité de leur rédaction autorisée les bases sur lesquelles s’appuient sa foi et l’espérance de son salut.

    Le lecteur français s’habitue ainsi à l’idée que le texte hébreu massorétique est le seul authentique et indiscutable, et c’est d’un œil distrait, sinon méprisant, qu’il effleure les notes au bas de la page qui mentionnent les variantes des Septante et de la Vulgate, souvent de la plus haute importance.

    Il ne s’agit pas uniquement de question de style, quoiqu’un écrivain puisse déplorer le parti pris apparent de platitude, de prosaïsme, de préférence donné au sens le plus misérablement trivial et terre à terre, par le document qui lui est remis entre les mains. Mais quel dommage à la dévotion ! Que de passages, où le cœur des Saints avait vibré, douloureusement défigurés ou complètement anéantis ! On se promène parmi des ruines. Que de questions essentielles, à lui adressées sous le voile de l’énigme, étouffées !

    Ce qui est plus grave encore, beaucoup de passages auxquels l’Eglise a toujours attribué un sens messianique sont affaiblis, exténués, parfois jusqu’à une disparition presque totale.

    Or l’autorité du texte hébreu actuel n’est aucunement supérieure, comme l’indique l’auteur protestant cité plus haut, à celle des Septante (et de la Vulgate). Bien au contraire ! En tenant uniquement compte du point de vue scientifique, cette dernière est beaucoup plus grande, puisque leur version, confirmée par l’usage de plusieurs siècles, remonte à deux siècles avant Jésus-Christ. Tandis que l’édition massorétique (avec la grave addition des accents et des voyelles) est du dixième siècle après Jésus-Christ.

    On aurait grandement besoin actuellement d’une traduction française sérieuse basée sur les versions des Septante et de la Vulgate, dont elle serrerait le texte de plus près dans le langage d’aujourd’hui, et où les variantes hébraïques seraient simplement mentionnées en note.

    Voici le texte de « l’auteur protestant » qu’évoque Claudel. Il s’agit d’un extrait de l’Encyclopaedia Britannica, par John Frederick Stenning, « lecteur d’araméen à l’Université d’Oxford, lecteur de théologie et d’Hébreu au Wadham College ».

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  • 7e dimanche après la Pentecôte

    Gardez-vous des faux prophètes, dit Jésus dans l’évangile. Vous les reconnaîtrez à leurs fruits : on ne récolte pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des ronces.

    En latin spina et tribulus. En grec acantha et tribolos. Des mots qui sont en fait des synonymes, désignant des plantes piquantes. Deux mots que l’on retrouve ensemble, pour désigner la malédiction, chez Job et dans l’épître aux Hébreux, et qui font toujours référence à la Genèse.

    Après le péché originel, la terre sera maudite. Et Dieu dit à Adam : « Elle produira pour toi acanthas et tribolous - spinas et tribulos. » Non seulement on ne récolte pas de raisin et de figues sur les plantes épineuses, qui ne servent qu’à blesser celui qui va y voir de trop près (on ne parle pas ici de ronces mais de plantes avec des pointes acérées), mais le raisin et les figues sont (avec le lait et le miel) les symboles de la bénédiction, de l’abondance de la terre promise. Lorsque Moïse envoie des représentants des douze tribus dans la terre de Canaan pour qu’ils voient ce qu’on y trouve (sous la direction de « Josué », c’est-à-dire Jésus, comme dit le grec), ils reviennent avec du raisin et des figues (et des grenades).

    Et avant cela, c’était l’abondance du paradis. Le contraire des épines, c’était l’arbre de vie dont le fruit est incomparable. Chassés du paradis de l’arbre de vie, de la terre de volupté et de bénédiction, Adam et Eve se retrouvent dans les épines, dans la terre de malédiction. Or Jésus est venu pour nous sauver de la malédiction, pour nous faire échapper à la terre des épines pour nous faire retrouver l’arbre de vie.

    C’est pourquoi il faut se garder des faux prophètes : Jésus est le seul vrai prophète. On le reconnaît à son fruit : celui de ses paroles, qui nous renvoient à ce que dit Dieu dans la Genèse, et à ce que « Josué » rapporta de Canaan, et celui qu’il donnera sur l’arbre de la Croix, arbre de Vie : son propre Corps.

    Sur l'offertoire atypique de ce dimanche, voir ma note de l'an dernier.

  • 6e dimanche après la Pentecôte

    L’évangile est celui de la seconde multiplication des pains. La révélation aux païens, venus des quatre coins du monde (ils sont 4.000) et auxquels on distribue 7 pains. Et il restera 7 corbeilles. Si 12 est le nombre d’Israël, 7 est le nombre cosmique de la création, donc de l’ensemble du monde, spécifiquement du monde païen. Depuis la Genèse qui évoque 70 nations jusqu’aux apôtres qui instituent 7 diacres pour le service des tables des païens convertis.

    Ceux-là « viennent de loin », souligne Jésus. Formule qui réveille des souvenirs. « Nous venons d’une terre lointaine », disent les Gabaonites à Josué (et Josué c’est le même mot que Jésus). Les Gabaonites mentent pour avoir la vie sauve. Ceux qui viennent entendre Jésus viennent pour avoir la vie éternelle. Et il y a la grande fresque messianique, épiphanique, du chapitre 60 d’Isaïe : « Lève les yeux autour de toi, et vois tes enfants rassemblés ; tous tes fils sont venus de loin… », selon le grec, et selon la Vulgate : « Lève les yeux autour de toi et vois : tous ceux-là se sont rassemblés, ils sont venus à toi, tes fils viendront de loin… »

    Et puis il y a saint Paul qui dit aux Ephésiens : « Maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui jadis étiez loin, vous avez été faits près dans le sang du Christ. (…) Et il est venu annoncer la paix, à vous qui étiez loin, et la paix à ceux qui étaient près; car c'est par lui que nous avons accès les uns et les autres dans un même Esprit auprès du Père. »

    Il y a trois jours (trois jours, le triduum pascal de la rédemption) qu’ils restent auprès de moi, dit Jésus de ceux-là qui viennent de loin. Et il leur annonce l’évangile de la paix (« evangelizavit pacem », dit saint Paul), la paix de l’unité de ceux qui sont loin et de ceux qui sont près, par le sacrement de la communion et de la paix, l’eucharistie.

  • Le temps et l’espace

    J’ai été trop elliptique l’autre jour sur le temps et l’espace. Je vais essayer d’expliquer ou plutôt de suggérer, avec les mots infirmes du langage rationnel, ce que je comprends dans la phrase de Gurnemanz à Parsifal : « Ici le temps devient espace. »

    Il me semble que c’est une expérience mystique banale, qui correspond aussi à une expérience simplement esthétique, et aussi aux expériences dites de mort imminente.

    Dans une extase, ou devant une œuvre d’art particulièrement prenante, le temps paraît s’arrêter, alors que s’ouvre un espace nouveau, vaste, lumineux, heureux. Le temps compté et mesquin du quotidien est comme aboli au profit d’un espace illimité de pleine liberté. Un espace « intérieur », certes, comme on peut l’expérimenter dans la prière, dans la liturgie, mais qui peut se révéler comme un espace très réel quoique non soumis aux lois de ce monde (le « troisième ciel », par exemple).

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  • Samedi in albis

    C’est le samedi in albis deponendis : le jour où les nouveaux baptisés de la nuit pascale doivent « déposer » le vêtement blanc qu’ils avaient alors revêtu. Ce vêtement symbolisait le Christ, conformément à la parole de saint Paul aux Galates : « Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ », parole ornée d’un alléluia pour donner l’antienne de communion de ce jour. Le symbole de ce que l’on dépose n’est donc plus le Christ, que l’on a revêtu pour toujours, mais au contraire ce qui n’est pas digne du Christ, de l’alter Christus qu’est le chrétien. Et c’est ce symbolisme inversé que la liturgie souligne, par le même saint Paul, dans l’épître qui commence par « Deponentes » : déposant… toute malice, toute ruse, toute dissimulation…

    L’évangile est celui qui nous montre Jésus lui-même qui a « déposé » son vêtement blanc, lors de sa résurrection, en nous y laissant l’empreinte du Crucifié.

    Les traductions de ce texte sont toutes mauvaises, y compris, ici, par exception, la Vulgate, parce que les traducteurs latins ne « voyaient » pas la scène que saint Jean a vue et que nous connaissons désormais par le Linceul de Turin.

    Il faut coller de très près au texte grec, sans s’inquiéter de ce qui paraît incongru si l’on fait abstraction du Linceul. Mais en gardant à l’esprit cette précision capitale de l’évangile : Jean entra, « et il vit, et il crut ». Il croit, immédiatement, à la résurrection, parce que ce qu’il voit lui prouve la résurrection.

    Or que voit-il ? Il voit des « othonia » qui « gisent », et le « soudarion » « qui était sur la tête de Jésus », « mais à part enveloppé dans, en un lieu » : telle est la traduction littérale. « entetyligmenos » ne veut dire ni « plié » ni « enroulé », mais uniquement « enveloppé dans ».

    Le sens le plus courant de « khoris » est « à part », « séparément ». Mais un sens très attesté est aussi : « différemment ».

    Le mot « othonia », quant à lui, désigne des pièces de lin. Qui peuvent être des « bandelettes », notamment funéraires, et c’est ainsi qu’on le traduit le plus souvent, ou des pièces bien plus grandes, au point que ce mot, bien qu’au pluriel, désignait aussi un linceul. On a une confirmation de cela dans l’évangile de saint Luc, qui nous dit d’abord que Joseph d’Arimathie prend le corps de Jésus et « l’enveloppe dans » - c’est le même verbe que nous venons de voir - dans un « sindon », un linceul, sans avoir le temps de s’occuper davantage du corps. Or, quelques versets plus loin, saint Luc parle de saint Pierre qui va au tombeau le matin et voit des « othonia ». Ces « othonia » sont donc le linceul.

    Qu’est-ce que le « soudarion », l’autre linge dont seul parle saint Jean ? Il s’agit du bonnet qui « était sur sa tête », qui enserrait la tête du mort notamment pour qu’il garde la bouche fermée. C’est ce que l’on voit sur le Linceul de Turin de chaque côté du visage, et sous le visage. Ce bonnet pourrait bien être la « sainte coiffe de Cahors ».

    Donc saint Jean voit ce tissu qui enserrait la tête. Il le voit « enveloppé dans ». Dans quoi ? Dans le linceul. Dans la partie repliée du grand linceul qui fait deux fois la taille d’un corps. La tête était au milieu du linceul, qui couvre les deux faces du corps. Le linceul, restant exactement comme il était lors de la mise au tombeau, s’est affaissé sur lui-même par l’absence du corps, et le « soudarion » s’est trouvé coincé dans le linceul, enveloppé par le linceul qui s’est affaissé tout autour. Il gît aussi, mais « différemment », parce qu’il est resté « dans » le linceul.

    « En un lieu », c’est-à-dire non pas ailleurs, mais « eis hena », « en un seul » et même lieu, en ce même lieu, en ce lieu unique.

    Voilà pourquoi Jean vit, et crut : il vit la scène exactement comme il l’avait vue la veille au soir, à la différence près qu’il n’y avait plus de corps, et que ce corps avait disparu sans toucher en quoi que ce soit à la disposition de la mise au tombeau. S’il avait vu des bandelettes éparpillées et un autre tissu roulé ou plié dans un coin, il n’aurait pas été saisi par la foi en la résurrection, mais il aurait demandé, comme Marie Madeleine, où on l’avait mis…

    Le-Saint-Suaire-Turin.jpg

    Peinture sur toile attribuée à Jean-Baptiste della Rovere, vers 1560-1627. (Giovanni Battista et son frère Giovanni Mauro étaient connus comme « I Fiamminghini », les Flamands, parce que leur père était d’Anvers. Rien à voir donc avec la famille du pape Jules II et des ducs d’Urbino.)

  • Mercredi de Pâques

    L’évangile de ce jour est l’épisode très mystérieux de la pêche miraculeuse après la Résurrection. « Hoc est magnum sacramentum in magno Joannis Evangelio », comme dit saint Augustin. Voilà un grand mystère dans le grand Evangile de Jean…

    C’est le chapitre 21 (7x3), alors que le chapitre 20 se terminait par une conclusion générale : « Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d'autres miracles, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. »

    On y voit 7 disciples, on dirait bien apôtres, mais parmi eux le mystérieux Nathanaël ; 5 sont nommés, 2 ne le sont pas. Autour de Pierre, Jacques et Jean, ils sont retournés à la pêche, alors qu’ils avaient tout quitté pour suivre Jésus (c’est la conclusion même de la pêche miraculeuse dont parlait saint Luc), et que nous sommes dans le temps de l’Eglise, de l’apostolat. Et non dans celui du développement de la poissonnerie de Capharnaum.

    Ils pêchent mais ils ne prennent rien. Jusqu’à ce que Jésus, sur le rivage, leur dise de jeter le filet à droite. Ils le font, et le filet se remplit de 153 gros poissons, au point qu’ils ont du mal à le tirer jusqu’au rivage.

    Sur tous les points le récit est soigneusement différent de celui de la pêche miraculeuse de saint Luc. Là, Jésus se trouvait dans la barque. Ici, il est sur la rive. Là, Jésus dit aux pêcheurs (Pierre – qui n’est encore que Simon -, Jacques et Jean) de jeter leurs filets en eau profonde. Ici, il leur dit de jeter le filet à droite. Là, ils prirent tellement de poissons (sans autre précision) que les filets se rompaient, et que les barques enfonçaient. Ici, ils prennent 153 gros poissons qu’ils tirent sur le rivage.

    Le récit de saint Luc symbolise la vie de l’Eglise, qui sous la houlette du Christ rassemble toutes sortes de gens, des bons et des mauvais, au point qu’il y aura des schismes (c’est le mot grec utilisé pour parler de la déchirure des filets), et que le poids des mauvais pourra avoir l’air de faire sombrer la barque de Pierre.

    Le récit de saint Jean, après la fin de son Evangile, montre l’entrée dans le Royaume. Jésus est sur la terre ferme, sur le rivage de l’éternité, en son Royaume. Les apôtres sont sur la mer de ce monde, mais cette pêche est la dernière, c’est celle du rassemblement des élus : ils jettent le filet seulement du côté droit : celui des élus, et ils les amènent sur le rivage de l’éternité (sans schisme – le texte le précise, et sans surcharge) : dans le Royaume, où les attend le Christ ressuscité. (Sur les 153, voir ma note de l’an dernier.)

    Cette scène est si mystérieuse qu’on ne fait pas toujours attention aux détails. Notamment à ce que voient les disciples quand ils descendent des bateaux : « Lorsqu'ils furent descendus à terre, ils virent là des braises disposées, du poisson dessus, et du pain. »

    Il y a déjà du poisson avant que les apôtres en apportent de leur pêche. Du poisson rôti : c’est le Christ crucifié (ichtys), et du pain, c’est le corps du Christ. Jésus leur demande alors d’apporter des poissons qu’ils viennent de prendre : c’est la participation des fidèles au sacrifice et à la glorification du Christ, ils deviennent un avec lui-même.

    Puis il leur dit : « Venez, mangez. » Et il leur donne du poisson et du pain. Comme dans l’épisode de la multiplication des pains, celle que saint Jean a racontée, avec 5 pains d’orge et 2 poissons : les nombres des disciples de cette scène.

    Mais l’évangéliste se garde de donner la moindre explication. Il signale seulement que c’est la troisième fois que Jésus s’est manifesté à ses disciples après sa résurrection d’entre les morts. Un autre troisième jour. Celui des chrétiens.

  • Lundi Saint

    Voici qu’a commencé la semaine sainte, la grande semaine, comme disent les byzantins, la semaine peineuse, comme on disant autrefois ici et là. Hier le cortège royal a conduit le Christ à Jérusalem. L’intronisation du Messie est une chose acquise, elle sera explicitée sur la Croix, comme la messe l’a douloureusement chanté dans ses antiennes et dans la Passion selon saint Matthieu.

    Aujourd’hui saint Jean évoque ce repas de Béthanie, « six jours avant la Pâque », où se trouve Lazare, annonçant la résurrection du Christ par le fait qu’il est lui-même ressuscité, et Marie qui verse sur les pieds de Jésus du nard, un parfum de très grand prix : 300 deniers, soit 10 mois de SMIC de l’époque, et selon la valeur actuelle du SMIC plus de... 14.000€. Précision donnée pour certains qui ne doivent pas beaucoup apprécier cette histoire, tel Judas qui pense aux pauvres. Les pauvres qui sont en quelque sorte spoliés par Marie, et insultés par ce gaspillage insensé de riches égoïstes.

    Ce n’est pourtant pas ce que dit Jésus : « Laisse-là, pour qu’elle le garde pour le jour de ma sépulture. » Phrase mystérieuse, car elle ne peut pas le garder, ce parfum qu’elle vient de répandre. C’est que déjà, symboliquement, l’ensevelissement a commencé. Et la bonne odeur du parfum a rempli la maison, comme le sacrifice de bonne odeur du Christ se répandra sur toute la terre, pour faire des chrétiens eux-mêmes la bonne odeur du Christ.

    Ceci renvoie de façon générale aux sacrifices du Temple, que Jésus est venu accomplir en son corps. Mais aussi, de façon aussi discrète que précise, au Cantique de cantiques, 1,11 : « Tandis que le Roi était à table, mon nard a donné son odeur. » Et le verset suivant dit : « Un bouquet de myrrhe est pour moi mon bien-aimé ; entre mes seins il demeurera. » Le parfum est la myrrhe pour l’embaumement, et la condition pour que le bien-aimé soit dans mon cœur est qu’il passe par la mort.

    Ainsi chantait en elle-même Marie de Béthanie, la première à participer consciemment à la Passion parce qu’elle a « choisi la meilleure part », avec en face d’elle son frère Lazare que tout le monde venait voir, garant de la résurrection d’entre les morts.