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Ecriture sainte

  • Samedi des quatre temps

    Exsúlta satis, fília Sion, prǽdica, fília Jerúsalem : ecce, Rex tuus venit tibi sanctus et Salvátor.

    Exulte tout ton saoul, fille de Sion, proclame, fille de Jérusalem : voici que ton roi vient à toi, il est saint et il est le Sauveur.

    L’antienne d’offertoire de la messe de ce jour reprend un demi-verset du prophète Zacharie 9,9).

    Le verset entier dit ceci, dans la Vulgate :

    Exsulta satis, filia Sion ; jubila, filia Jerusalem : ecce rex tuus veniet tibi justus, et salvator : ipse pauper, et ascendens super asinam et super pullum filium asinæ.

    Exulte tout ton saoul, fille de Sion, jubile, fille de Jérusalem : voici que ton roi vient à toi, il est juste et il est le Sauveur. Lui il est pauvre, et monté sur une ânesse, et sur un poulain d’ânesse.

    Ce verset prophétise donc d’abord les Rameaux. Mais bien sûr il convient au temps de l’Avent puisque ce Roi pauvre, saint et sauveur qui vient aux Rameaux est d’abord celui qui est venu à Noël.

    On remarque que la Vulgate dit « jubila » alors que l’antienne dit « praedica ». Le texte de l’antienne est celui d’une version antérieure à la Vulgate, traduisant le texte grec de la Septante : κήρυσσε (kirissé), proclame. De même, la Vulgate dit « sanctus », quand l’antienne dit « justus », qui traduit le mot de la Septante δίκαιος (dikèos), juste. (Dans la deuxième partie du verset l’ancienne version latine a, conformément au grec, mansuetus, doux, et non pauper, pauvre. Et c’est ce mansuetus (πραὺς) que l’on retrouve dans l’évangile de saint Matthieu.)

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    *

    O Adonai

    O Adonái, et Dux domus Israël, qui Móysi in igne flammæ rubi apparuísti, et ei in Sina legem dedísti : veni ad rediméndum nos in bráchio exténto

    O Adonaï, et Conducteur de la maison d’Israël, qui avez apparu à Moïse dans le feu du buisson ardent, et lui avez donné la Loi sur le Sinaï : venez pour nous racheter par la puissance de votre bras.

     

  • De la Sainte Vierge le samedi

    Accéssi, inquit, ad prophetíssam, et in útero accépit et péperit fílium. Quod María prophetíssa fúerit, ad quam próxime accéssit Isaías per prænotiónem spíritus, nemo contradíxerit, qui sit memor verbórum Maríæ, quæ prophético affláta spíritu elocúta est. Quid enim ait ? Magníficat ánima mea Dóminum: et exsultávit spíritus meus in Deo, salutári meo. Quia respéxit humilitátem ancíllæ suæ: ecce enim ex hoc beátam me dicent omnes generatiónes. Quod si ánimum accommodáveris univérsis ejus verbis; non útique per dissídium negáveris eam fuísse prophetíssam, quod Dómini Spíritus in eam supervénerit, et virtus Altíssimi obumbráverit ei.

    « Je m’approchai de la prophétesse, dit-il. Elle conçut et enfanta un fils. » Que Marie soit cette prophétesse dont Isaïe s’approche par une prescience spirituelle, nul ne le niera s’il a présentes à la mémoire les paroles que Marie prononça sous une inspiration prophétique. Que dit-elle en effet ? « Mon âme exalte le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu mon Sauveur : il s’est penché sur son humble servante, et désormais tous les âges me diront bienheureuse. » Si vous accordez votre âme à toutes ses paroles, vous ne nierez assurément point, par discorde, qu’elle ait été prophétesse, celle sur qui « l’Esprit du Seigneur est venu et que la puissance du Très-Haut a prise sous son ombre ».

    Exposé de saint Basile sur le prophète Isaïe, 8.

     

    La phrase commentée par saint Basile se trouve au début du chapitre 8 d’Isaïe :

    Et le Seigneur me dit : Prends-toi un grand livre, et écris dedans avec un stylet d’homme : Enlève promptement les dépouilles, Pille vite. Et je pris des témoins fidèles, le prêtre Urie, et Zacharie fils de Barachie ; et je m’approchai de la prophétesse, et elle conçut et enfanta un fils. Alors le Seigneur me dit : Donne-lui pour nom : Hâte-toi de saisir les dépouilles, Pille promptement ; car avant que l’enfant sache nommer son père et sa mère, la puissance de Damas et les dépouilles de Samarie seront emportées devant le roi des Assyriens.

    L’interprétation de saint Basile me rappelle que dans l’évangile de saint Matthieu Jésus dit : « depuis le sang d’Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie fils de Barachie, que vous avez assassiné entre le sanctuaire et l'autel ». Cette mention du « fils de Barachie » a toujours mis les exégètes dans l’embarras. A priori il s’agit du prêtre Zacharie tué par le roi Joas à la fin du livre des Chroniques, donc le dernier juste assassiné dans la Bible hébraïque, faisant pendant à Abel qui avait été le premier. Mais ce Zacharie est fils de Joïada, pas de Barachie. Comme le parallèle en saint Luc ne spécifie pas « fils de Barachie », certains modernes ont pensé que c’était une erreur, d’un copiste qui voulait faire le malin en précisant de quel Zacharie il s’agissait, et qui s’est planté. Origène quant à lui faisait écho à une tradition selon laquelle il s’agissait de Zacharie le père de saint Jean Baptiste, tué – donc récemment – (d’Abel à Zacharie : du commencement du monde à maintenant) pour avoir prédit la venue du Sauveur.

    Et si Jésus avait parlé de « Zacharie fils de Barachie » pour attirer l’attention sur les mots qui suivent immédiatement dans Isaïe ? Car c’est tout le paragraphe qui prophétise le Christ. C’est lui l’auteur du Grand Livre, c’est lui aussi le stylet d’homme, c’est lui qui par sa seule Incarnation, avant de pouvoir parler, avait déjà saisi promptement les dépouilles du diable pour les apporter triomphalement devant le Roi du Ciel.

    « Et commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliquait, dans toutes les Ecritures, ce qui le concernait » (Luc 24,27).

    (On remarque aussi que la plupart des traducteurs ont buté sur l’expression « en stylet d’homme ». Alors que c’est bien ce que dit le texte, tant hébreu que grec ou latin, ils disent : « en caractères lisibles », ou « d’une manière intelligible ». De façon à ce qu’on ne comprenne pas…)

  • De la Sainte Vierge le samedi

    Quid dicébas, o Adam ? Múlier quam dedísti mihi, dedit mihi de ligno, et comédi. Verba malítiæ sunt hæc, quibus magis áugeas quam déleas culpam. Verúmtamen Sapiéntia vicit malítiam. Rédditur nempe fémina pro fémina, prudens pro fátua, húmilis pro supérba ; quæ pro ligno mortis gustum tibi pórrigat vitæ, et pro venenóso cibo illo amaritúdinis, dulcédinem páriat fructus ætérni. Muta ergo iníquæ excusatiónis verbum in vocem gratiárum actiónis, et dic : Dómine, múlier quam dedísti mihi, dedit mihi de ligno vitæ, et comédi ; et dulce factum est super mel ori meo, quia in ipso vivificásti me. Ecce enim ad hoc missus est Angelus ad Vírginem. O admirándam et omni honóre digníssimam Vírginem ! O féminam singuláriter venerándam, super omnes féminas admirábilem, paréntum reparatrícem, posterórum vivificatrícem !

    Adam ! Que disais-tu ? « C’est la femme que tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé ! » Ce sont des paroles perfides. Par elles tu augmentes la faute plus que tu ne l’effaces. Cependant la Sagesse a vaincu la perfidie. Il fut donné femme pour femme ; la prudente pour la sotte ; l’humble pour l’orgueilleuse. Au lieu du bois de la mort, qu’elle t’offre le goût de la vie, et au lieu de cet aliment empoisonné d’amertume, qu’elle engendre la douceur du fruit éternel. Transforme donc la parole de malhonnête excuse en chant d’action de grâces, et dis : Seigneur, la femme que tu as mise auprès de moi m’a donné de l’arbre de vie, et j’ai mangé, et c’est devenu doux à mon palais plus que le miel, car par lui tu m’as rendu la vie. Voilà pourquoi l’ange fut envoyé à la Vierge ! O Vierge admirable, la plus digne de tout honneur ! O femme singulièrement vénérable, merveilleuse au-delà de toutes les femmes ; pour les parents, réparatrice ; pour les enfants, vivificatrice.

    Saint Bernard, A la louange de la Vierge Mère (homélies sur Missus est), 2.

    Les textes de saint Bernard sont truffés de citations de la Sainte Ecriture. Ici, en dehors de la Genèse et de saint Luc, on remarque tout de suite « super mel ori meo », qui vient du psaume 118, que suit « vivificasti me », du psaume 70. Et aussi « prudens pro fatua », claire allusion à la parabole des vierges sages et des vierges folles. On remarque moins « Sapiéntia vicit malítiam », tout en se disant que la façon d’amener cette expression ressemble à un emprunt. Il y a un sermon de saint Bernard qui commence par cette phrase, le 14e des sermons divers, et dans le premier paragraphe de ce sermon il y a une citation explicite du premier verset du chapitre 7 du livre de la Sagesse. Le dernier verset de ce chapitre dit : « Sapientiam autem non vincit malitia. » Or la méchanceté ne vainc pas la sagesse. Et même, semble dire saint Bernard, la sagesse vainc la méchanceté. Sapiéntia vicit malítiam. Il se pourrait, et même il est vraisemblable, que saint Bernard avait bel et bien Sapiéntia vicit malítiam dans son exemplaire de la Bible. On en a au moins un exemple : une Bible de l’abbaye de Saint-Thierry près de Reims (codex s. Theoderici ad Remos), datant environ de l’an 600, et retenue pour ses variantes par Pierre Sabatier dans son édition de la Vetus Latina (1732).

  • Remplacer Yahvé ?

    Je lis avec étonnement, sous la plume de quelqu’un qui pratique intensivement la liturgie traditionnelle :

    Au cœur de la nuit, durant ma lectio divina, je relisais ces quelques lignes du psaume 36 : « Confie-toi en Yahvé, fais le bien, mets tes délices en Yahvé, et il te donnera ce que le cœur demande. Remets ton sort à Yahvé, confie-toi en lui : il agira. » Remplacez juste Yahvé par Jésus. Et vous comprendrez…

    Mais le psaume 36 dit ceci :

    Spera in Domino, et fac bonitatem (…) Delectare in Domino, et dabit tibi petitiones cordis tui. Revela Domino viam tuam, et spera in eo, et ipse faciet.

    Même sans connaître le latin, on voit qu’il n’est pas question d’un quelconque Yahvé (d’invention très récente et heureusement toujours interdit dans la liturgie, même nouvelle) mais de Dominus, le Seigneur. Et alors il n’y a pas besoin de « remplacer » quoi que ce soit…

  • Etourdies ?!

    L’évangile de la fête de sainte Catherine est celui qu’on appelle traditionnellement l’évangile des vierges sages et des vierges folles.

    Comme c’est celui du premier commun des vierges martyres et du premier commun des vierges non martyres, il revient souvent au cours de l’année. Dans la traduction officielle des années 1960, il est question de vierges « étourdies » et de vierges « prudentes ». Cela me fait bondir (intérieurement) à chaque fois. Comment peut-on penser une seconde que ces vierges se voient interdire l’accès au paradis parce qu’elles ont été « étourdies » ? Qui peut être sauvé si ne peut être sauvé un étourdi ?

    Les mots grecs sont φρόνιμοι (phronimi) et μωραὶ (morai). Comme, dans le même évangile de saint Matthieu, l’homme sensé qui construit sa maison sur le roc, et l’insensé qui la construit sur le sable.

    Tel est le sens obvie de ces mots. Il y a d’un côté des vierges sages, « prudentes » si l’on veut, mais au sens (premier) d’avisées, sensées (celui du latin prudentes), et non de prévoyantes. Et de l’autre des vierges folles, insensées (en latin fatuae, qui ne veut jamais dire « étourdies »).

    Car il faut être fou, insensé, pour aller à la damnation éternelle. Pas « étourdi ».

    Cette dérive insensée de la traduction de la parabole se trouve déjà dans la Bible Pirot-Clamer, que certains considèrent comme traditionnelle. C’est la traduction du P. Denis Buzy (1934). Non seulement il traduit par « étourdies », mais il affirme que la parabole devrait s’appeler la « parabole des dix jeunes filles », car le fait qu’elles soient ou non vierges n’a aucune importance. Et c’est pourquoi dans la traduction « liturgique » officielle de l’Eglise de France actuelle, il s’agit de « dix jeunes filles », cinq étant « insouciantes », et cinq « prévoyantes ».

    Le P. Buzy prenait le soin de nous expliquer aussi que les nombres sont sans importance : c’est juste que 10 est un « nombre rond qui se laisse facilement partager en deux groupes ». Sic.

    Quel est alors le sens de la parabole ? Eh bien tout simplement que ceux qui seront prêts à la venue du Christ entreront dans le Royaume, et que ceux qui ne sont pas prêts en seront exclus…

    Bref, il n’en reste quasiment rien. Sinon cette absurdité de fidèles exclus du Royaume parce qu’ils ont été étourdis.

    Jusqu’à quand va-t-on ainsi défigurer la Sainte Ecriture ?

    Petit rappel résumé de l’exégèse traditionnelle. Il y des groupes de cinq vierges parce que 5 est le nombre des sens corporels : le toucher, l’odorat, l’ouïe, le goût, la vue. Celui qui garde vierges ses cinq sens est celui qui ne se laisse pas aller aux tentations sensuelles et se garde des péchés qu’elles induisent. Mais il ne suffit pas de garder vierges ses sens. Il faut encore avoir de l’huile dans sa lampe : la charité. Car si je n’ai pas la charité je ne suis rien (1 Corinthiens 13, 1-3).

  • 23e dimanche après la Pentecôte

    Par rapport à saint Marc et à saint Luc, saint Matthieu résume l'épisode de la guérison de l'hémorroïsse et de la résurrection de la fille du "chef".

    De ce fait, il souligne le parallélisme entre les deux miracles, qui ont un même point central : le toucher. La femme malade sera guérie si elle touche le vêtement de Jésus. La jeune fille ressuscite quand Jésus lui prend la main. Le chef lui avait demandé de venir lui « imposer la main ». Un geste qui deviendra essentiel dans plusieurs sacrements. Le Verbe incarné agit par le contact de son corps. Ce contact, par les sacrements, donne la vie. Car le sang, c'est la vie : l'hémorroïsse perdait peu à peu sa vie. Et la résurrection de la jeune fille montre que le contact avec le Christ peut nous rendre la vraie vie à tout moment : « Lève-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts, et le Christ t'illuminera » (Ephésiens, 5, 14).

    Il est intéressant de constater que sur les 35 occurrences du verbe « toucher » (haptomai) dans les évangiles, presque toutes concernent des guérisons (ou des résurrections). Il n’y a que quatre exceptions : quand on présente des petits enfants à Jésus « pour qu’il les touche », quand les pharisiens disent à propos de la pécheresse : « S’il savait qui est cette femme qui le touche », quand le Ressuscité dit aux apôtres : « Touchez-moi », pour constater qu’il n’est pas un fantôme, et quand le Ressuscité dit à Marie Madeleine : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. »

    En fait, les deux premiers emplois peuvent s’assimiler à la guérison : on le fait toucher les enfants pour qu’il leur transmette sa bénédiction et que tout aille bien pour eux, et la pécheresse touche Jésus parce qu’elle vient se convertir. Il reste les deux emplois, après la Résurrection, qui paraissent contradictoires. Mais les deux sont sur des plans très différents. Le premier vise seulement à provoquer une constatation matérielle : Jésus ressuscité a un vrai corps. Et il n’est pas dit, d’ailleurs, que les apôtres aient osé le toucher, comme s’ils allaient encore douter de sa parole…

    Il reste donc comme emploi vraiment étonnant le « Noli me tangere », dernier emploi du mot dans les évangiles. C’est celui qui fait passer du sens terrestre du toucher (celui qu’exercent les apôtres s’ils le touchent) au sens spirituel du toucher. Longtemps esclave de la sensualité, devenue apôtre des apôtres, Marie Madeleine doit savoir que c’est par participation au Royaume qu’elle touchera, non plus le Jésus de chair, mais le Verbe de Dieu.  C’est ce que chante saint Jean au début si impressionnant de sa première épître : « Ce qui était depuis le Principe, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché concernant le Verbe de la Vie… »

  • Le poisson et le serpent

    Dans l’évangile selon saint Matthieu, Jésus dit : « Quel est l’homme d’entre vous qui, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre, et s’il lui demande du poisson, lui donnera-t-il un serpent ? »

    Si l’on s’intéresse au symbolisme, on comprend que le poisson est le Christ et que le serpent est le diable, donc évidemment aucun père ne donnera à son fils le diable au lieu du Christ.

    Toutefois l’image est étrange. On ne voit pas pourquoi un père irait tenter de trouver un serpent (ce n’est pas évident, même en Palestine) et chercherait à l’attraper (ce qui est encore moins évident), alors que le poisson et si bon marché à la poissonnerie Barjona ou chez Zébédée et fils.

    Pourquoi diable, c’est le cas de le dire, un père donnerait à son fils un serpent (plutôt qu’une baffe, par exemple) ?

    Voici un indice que l’évangile de saint Matthieu, l’évangile « hébreu », qu’on dit être une traduction de l’hébreu, est un évangile grec, rapportant des propos de Jésus en grec.

    Car les mots poisson et serpent en grec sont des mots qui riment : ikhtine et ophine.

    Comme pain et pierre : artone, lithone.

    Le procédé des mots qui s’appellent l’un l’autre pour rythmer des phrases à retenir est certes sémitique. Mais les mots sont grecs.

    (A condition évidemment de ne pas prononcer selon la fausse prononciation érasmienne qui fait perdre les rimes. Car elle ne rime à rien…)

  • Une petite expérience

    La lecture biblique du temps de la Passion est Jérémie. En lisant le texte de la Vulgate, on tombe sur la fameuse « colère de la colombe », et plus loin il y a, deux fois, le « glaive de la colombe » (au ch. 25). Tous les traducteurs modernes se moquent de saint Jérôme qui a confondu un mot voulant dire « oppresseur », « destructeur » (il s’agit de Nabuchodonosor qui va envahir Israël) avec le mot voulant dire « colombe ».

    Je suis allé prendre le mot hébreu dans la Bible massorétique (tel qu’il est, avec ses signes diacritiques et son préfixe), et je l’ai donné au Wiktionnaire, pour voir. Et le Wiktionnaire, qui n’a pas de préjugés, à qui je n’ai rien dit, traduit : « colombe »… En donnant comme exemples les 5 mentions de la colombe dans l’histoire de l’arche de Noé.

    Il est vrai que le mot est aussi un verbe voulant dire maltraiter, opprimer. Mais si saint Jérôme a choisi de traduire par « colombe », c’est qu’il voyait que l’exégèse du texte était ainsi beaucoup plus riche (au lieu d’être simplement inexistante si l’on dit cette évidence que le roi qui vient ravager Israël est un méchant). La colombe associée à la colère et au glaive renvoie par exemple au Cantique des cantiques, où la bien aimée est une colombe… comme une armée rangée en ordre de bataille. Et si la colombe du Cantique est la Sainte Vierge, son glaive est celui qui lui transperce le cœur, lors de la Passion de son Fils. (A noter que la référence au Cantique des cantiques se trouve dans le texte même de Jérémie, au ch. 45 : soyez comme la colombe qui fait son nid en haut de l'ouverture (du rocher).)

    Ce matin j’écoutais la messe du Barroux, chantée comme toujours de façon véritablement somptueuse, avec un souffle, un élan, un sens du phrasé grégorien exceptionnel. J’ai acheté en janvier un appareil appelé « Arcam Bluetooth », qui relie mon ordinateur à ma chaîne stéréo qui est à 7 mètres de là. Je me disais que pendant le carême il ne me servirait à rien, puisque l’une de mes pénitences de carême (et c’est pour moi une vraie pénitence) est de ne pas écouter de musique. Et voilà que le coronavirus fait que je dois me contenter d’un ersatz de messe quotidienne, mais au moins cet ersatz est une merveille musicale, ce qui me console un peu – merci Le Barroux. La messe était celle des 7 douleurs de la Sante Vierge. Et je me disais, en écoutant l’épître (et comme c’est beau aussi le chant de l’épître), que Judith n’était en rien une figure des 7 douleurs. Si la ville souffre terriblement, elle-même ne laisse percer aucune souffrance, elle est tout uniment un bloc de volonté et de détermination, qui s’en va tuer l’oppresseur pour délivrer la ville. Elle est la colère de la colombe, le glaive de la colombe, à elle seule une armée rangée en ordre de bataille, et c’est en cela qu’elle est une figure de la Mère de Dieu.

  • Mardi de la deuxième semaine de carême

    En ces jours-là, la parole du Seigneur fut adressée à Élie, lui disant : Lève-toi et va à Sarepta de Sidon, et demeures-y ; car j’ai commandé à une femme veuve de te nourrir. Il se leva et s’en alla à Sarepta. Lorsqu’il fut venu à la porte de la ville, il aperçut une femme veuve qui ramassait du bois ; il l’appela et lui dit : Donne-moi un peu d’eau dans un vase afin que je boive. Tandis qu’elle allait lui en chercher, il cria derrière son dos : Apporte-moi aussi, je te prie, une bouchée de pain dans ta main. Elle lui répondit : Vive le Seigneur ton Dieu, je n’ai pas de pain ; j’ai seulement une poignée de farine dans une hydrie, et un peu d’huile dans un lécythe. Eh bien, je ramasse deux bouts de bois pour entrer et l’apprêter pour moi et à mon fils, afin que nous mangions et mourions. Elie lui dit : Ne crains pas, mais va et fais comme tu as dit ; cependant fais d’abord pour moi, de ce reste de farine, un petit pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi, et tu en feras après cela pour toi et pour ton fils. Car voici ce que dit le Seigneur, Dieu d’Israël : L’hydrie de farine ne fera pas défaut, et le lécythe d’huile ne diminuera pas, jusqu’au jour où le Seigneur doit donner la pluie sur la terre. Elle s’en alla et fit selon la parole d’Elie. Et il mangea, lui, et elle, et sa maison ; et depuis ce jour l’hydrie de farine ne fit pas défaut, et le lécythe d’huile ne diminua pas, selon la parole du Seigneur qui avait été dite par la main d’Elie.

    Dans cet émouvant épisode, Elie est le prophète de la miséricorde divine, de la multiplication des pains et donc de l’eucharistie, et de la plénitude de la vie éternelle.

    Les traductions françaises ne respectent pas les particularités du texte. Saint Jérôme a traduit le mot hébreu kad par hydria. La Septante l’a également traduit par hydria. Pourtant le vase à anses et à col qui porte ce nom est, comme ce nom l’indique, davantage destiné à contenir de l’eau, et en tout cas un liquide, que de la farine. L’autre récipient est, dans le texte hébreu que nous avons, tsappakhath, un mot rarissime qu’on ne retrouve qu’en I Samuel 26. Saint Jérôme l’a aussi traduit par un mot grec, lecythus, vase a priori destiné à contenir de l’huile parfumée pour le corps. La Septante l’a traduit par kapsakis, un mot rarissime qu’on ne retrouve que dans le livre de Judith (pour un vase d’huile également, que saint Jérôme appelle simplement vas).

    A la fin du texte, on remarque « par la main d’Elie ». La Septante a aussi « par la main d’Elie ». Le texte hébreu ici a été manifestement modifié : « la parole du Seigneur qu’il avait dite par Elie ». Mais l’hébraïsme « par la main de » est une expression biblique importante, que l’on trouve quand il s’agit de Moïse, des commandements et préceptes que Dieu fait passer à son peuple « par la main de Moïse » (par l’entremise du médiateur). Là le texte hébreu dit bien « par la main » (be-yad). Il faut garder l’expression pour Elie : elle souligne qu’il est l’intermédiaire de Dieu, comme Moïse. Ce sont les deux personnages de la Transfiguration. Est-ce pour éviter ce rapprochement que l’expression a été supprimée du texte hébreu ?

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    Superbe tableau d’Abraham Van Dijck, où chaque personnage a la juste expression, mais le feu aussi, et le récipient de farine et la jarre d’huile. Le voir en grand ici.

  • Mercredi des quatre temps

    L’évangile de la messe de ce jour est le récit du miracle de la délivrance d’un jeune garçon d’un « esprit muet » qui le jetait souvent dans le feu et dans l’eau pour le faire périr.

    « In ignem et in aquas ». Cela fait penser au psaume 65 (qui est un psaume des matines de ce jour dans le bréviaire monastique) : « Nous sommes passés par le feu et l’eau – per ignem et aquam - et tu nous as conduits en un lieu de rafraîchissement. » Le feu et l’eau symbolisent toutes les épreuves par lesquelles doit passer le croyant (et tous les tourments infligés au garçon de l’évangile). On pense aussi à La Flûte enchantée, de Mozart, où la dernière épreuve de Tamino et de Pamina est de traverser l’eau et le feu. Au début de cette scène, « deux hommes en armure noire » ont fait savoir aux amoureux que sur la route qu’ils empruntaient ils devraient subir la purification de la terre, de l’air, de l’eau et du feu. Ce qui est le début de l’initiation maçonnique. Mais l’opéra n’évoque que le feu et l’eau, comme le psaume…

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    En Irlande, « Per ignem et aquam » est la devise de Mallow, et « Per aquam et ignem » celle de Wexford. Le blason de cette dernière est explicite : il montre trois bateaux en flammes – sans qu’on sache ce que sont historiquement ces bateaux.

    Mais cet évangile n’a pas été choisi en raison de son évocation du feu et de l’eau. Il a été choisi à cause de ses derniers mots : aux apôtres qui se plaignent de ne pas avoir pu chasser ce démon, Jésus répond que cette espèce ne se chasse que par la prière et le jeûne : « in oratióne et jejúnio. » Ce sont les derniers mots de l’évangile du mercredi des quatre temps de septembre (et c'est aux laudes l'antienne du Benedictus), pour rappeler que c’est un jour de jeûne, comme l’a solennellement annoncé saint Léon le Grand aux matines de dimanche dernier.

    Ce texte de saint Léon a été supprimé du bréviaire romain en 1960, à cause du raccourcissement des matines. Il est à noter que le mot « jeûne » a quant à lui été supprimé de toutes les traductions modernes de la Bible (sauf celle de Chouraqui), et donc aussi dans la soi-disant « Bible de la liturgie ». De toute façon la néo-liturgie a supprimé les quatre temps, comme ça c’est plus pratique.

    On remarquera que le « jeûne » figure dans la Vulgate de Stuttgart, parce que tous les manuscrits de la Vulgate (et tous les manuscrits latins antérieurs, sauf un) ont ce mot, mais que les fabricants de la soi-disant néo-Vulgate l’ont arbitrairement supprimé. Il se trouve dans la très grande majorité (la presque totalité, en fait) des manuscrits grecs (et aussi syriaques, coptes…), y compris le vénérable papyrus 45 du IIIe siècle, mais pas dans deux des trois codex considérés comme les meilleurs. Exit donc le jeûne… et la possibilité de chasser certains démons.

    Ci-dessous le début du 15e volume des « Réclamations Belgiques couronnées par la Victoire et la Liberté, par le triomphe de la Religion et des Loix », 1790. C’est une jolie explication de « per ignem et aquam ».

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