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Ecriture sainte

  • In odorem unguentorum tuorum

    Trahe me, post te curremus
    in odorem unguentorum tuorum.

    Entraîne-moi, derrière toi nous courrons à l’odeur de tes parfums.

    Ce célèbre verset du Cantique des cantiques, qui chante au cœur de tous les mystiques (et apprentis), est mutilé dans toutes les traductions modernes. On a enlevé la deuxième partie. Parce qu’elle ne figure pas dans le sacro-saint texte massorétique.

    Plus fort encore, elle a été enlevée de la Vulgate de Stuttgart. Cette Bible réalisée par des protestants qui désormais paraît faire autorité partout chez les catholiques en matière de Vulgate. C’est notamment la Bible de référence des éditeurs des textes de saint Bernard aux Sources chrétiennes. On constate ainsi dans les notes, quasiment à toutes les pages, que saint Bernard... s’écarte du texte de Stuttgart. Pour le verset qui nous occupe ils font fort :

    Vingt-cinq fois environ, Bernard cite ce verset, ou y fait allusion. Chaque fois, c’est avec cet ajout au texte critique : in odore unguentorum tuorum. Le plus souvent il écrit odore, et non odorem.

    Bref, saint Bernard, de Clairvaux, avait donc commandé chez Amazon la Vulgate de Stuttgart. Mais ce verset du Cantique ne lui plaisait pas, alors il a ajouté une expression. Comme la première version de la Vulgate de Stuttgart est de 1969, on aimerait savoir comment il a fait pour y ajouter quelque chose au XIIe siècle.

    Cela dit on poursuit tranquillement :

    L’une et l’autre divergence avec notre texte édité se lisaient alors, tant dans les bibles que dans les textes patristiques (Jérôme, Ambroise, Grégoire le Grand, etc.) ou liturgiques.

    En effet. Et saint Bernard aurait été bien étonné d’apprendre qu’au XXe siècle on allait éditer une Bible latine avec cette version-là du Cantique des cantiques.

    Il se trouve cependant que l’expression in odorem unguentorum tuorum ne se trouve pas dans tous les manuscrits latins.

    Pour le Cantique des cantiques, les experts de Stuttgart ont choisi comme références principales le Cavensis et l’Amiatinus (qui sont les références principales, seules ou avec d’autres, pour tous les livres de la Bible). Puis il y a des références secondaires, mais qui sont choisies parmi des centaines de manuscrits : cinq références secondaires.

    Or l’expression qui nous occupe figure dans une des deux références principales (l’Amiatinus) et dans trois des références secondaires. L’une de ces références est le consensus d’Alcuin, qui fut l’édition critique réalisée par le directeur de l’école de Charlemagne. Alcuin s’est servi de sept codex que nous avons toujours. Cela fait donc, pour les références secondaires, dix manuscrits qui ont l’expression litigieuse, contre deux qui ne l’ont pas.

    Je suppose que les experts de Stuttgart ont jugé que si l’expression manquait dans certains manuscrits c’est qu’elle avait été ajoutée par assimilation avec les textes latins qui existaient avant saint Jérôme, puisque l’expression figure dans le texte grec de la Septante et donc dans les traductions latines de la Septante. Et je suppose que l’on peut ajouter que, vu que le texte hébreu dont disposait saint Jérôme est proche du texte massorétique, l’expression ne figurait pas dans ce texte.

    Il manque ici un aspect essentiel de la question, qui s’appelle la tradition. L’expertise scientifique ne fait pas tout, surtout quand elle se fonde sur ce qui reste des hypothèses.

    Il se trouve que l’expression se trouvait à coup sûr dans le texte hébreu traduit en grec par les Septante : il y aurait eu assez de rabbins, à l’époque, pour faire remarquer l’erreur et la faire rectifier.

    Elle s’est donc trouvée légitimement dans les traductions latines. Donc chez tous les pères latins. Pas moins de neuf fois chez saint Augustin. Et chez saint Grégoire le Grand, et chez saint Ambroise : on la cite et on la commente. On la retrouvera donc aussi chez saint Bernard et Guillaume de Saint-Thierry, puis chez saint Thomas d’Aquin, saint Jean de la Croix, etc., et tous les auteurs spirituels qui utiliseront à partir de la fin du XVe siècle la Vulgate sixto-clémentine, texte officiel de l’Eglise latine jusqu’à l’effondrement récent.

    Expression qui, faut-il le préciser, figure toujours, évidemment, dans toutes les Bibles grecques.

    Au témoignage unanime des manuscrits grecs, des premiers manuscrits latins, et des pères grecs et latins, il convient d’ajouter la liturgie. Les modernes experts ne s’en soucient pas, bien sûr (pas plus que du rythme de la phrase). Mais un catholique qui prie selon la liturgie de l'Eglise ne peut que remarquer que l’expression in odorem unguentum tuorum se trouve dans une antienne de l’office de l’Immaculée Conception, et avant l’unification liturgique se trouvait dans diverses fêtes de la Sainte Vierge. Quand on lit la Bible on doit aussi tenir compte de la liturgie : c’est aussi un « lieu » biblique.

    Enfin, on aura remarqué que la note des Sources chrétiennes signale que l’expression se trouve chez saint Jérôme. Autrement dit l’auteur de la Vulgate, qui selon nos spécialistes avait donc supprimé ces mots.

    De fait saint Jérôme cite cette expression. Et pas en passant. Ce sont les derniers mots, la conclusion, d’un passage bouleversant et célèbre où il explique que malgré toutes ses austérités en Palestine son esprit divague encore vers les belles Romaines.

    Voici ce passage (dans la traduction des Belles Lettres). C’est dans une très longue lettre (à Eustochium) écrite peu avant qu’il commence la Vulgate. A-t-il alors supprimé cette expression qui avait pour lui tant d’importance, au motif qu’elle ne figurait pas dans son exemplaire hébreu ? Ce n’est pas impossible. Mais ce n’est pas forcément l’hypothèse la plus solide.

    Oh ! Combien de fois, moi, qui étais installé dans le désert, dans cette vaste solitude torréfiée d’un soleil ardent, affreux habitat offert aux moines, je me suis cru mêlé aux plaisirs de Rome ! J’étais assis, solitaire, car l’amertume m’avait envahi tout entier. Mes membres déformés se hérissaient d’un sac. Malpropre, ma peau rappelait l’aspect minable de l’épiderme d’un nègre. Chaque jour pleurer, chaque jour gémir ! Toutes les fois que, malgré mes résistances, le sommeil m’accablait soudain, mes os, presque désarticulés, se brisaient sur le sol nu. De la nourriture et de la boisson, je ne dis rien : les malades eux-mêmes n’usent que d’eau froide ; accepter un plat chaud, c’est un excès. Or, donc, moi, oui, moi-même, qui, par crainte de la géhenne, m’étais personnellement infligé une si dure prison, sans autre société que les scorpions et les bêtes sauvages, souvent je croyais assister aux danses des jeunes filles. Les jeûnes avaient pâli mon visage, mais les désirs enflammaient mon esprit, le corps restant glacé ; devant ce pauvre homme, déjà moins chair vivante que cadavre, seuls bouillonnaient les incendies des voluptés !

    Privé de toute aide, je gisais donc aux pieds de Jésus, je les arrosais de mes larmes, je les essuyais de mes cheveux ; ma chair rebelle, je la domptais par une abstinence de plusieurs semaines. Je ne rougis pas de mon infortune ; bien plutôt, je déplore de n’être plus ce que j’étais alors. Il m’en souvient : fréquemment, mes cris joignaient le jour à la nuit, et je ne cessais de me frapper la poitrine que quand les menaces du Maître avaient ramené le calme. Ma cellule elle-même, j’en venais à la redouter, comme si elle était complice de mes pensées impures. Irrité contre moi, dur à moi-même, j’allais seul plus avant dans le désert. Une vallée profonde, une âpre montagne, des rochers abrupts étaient-ils en vue, j’y installais ma prière et l’ergastule de ma misérable chair. Le Seigneur même m’en est témoin : après avoir beaucoup pleuré et fixé mes regards au ciel, il me semblait parfois être mêlé aux cohortes des anges ; alors, plein de joie et d’allégresse, je chantais : « Après toi nous courons, à l’odeur de tes parfums ! » (Cant 1, 3).

    Une autre note sur la traduction du Cantique des cantiques : ici.

  • La Bible exclue du site du Vatican

    Je ne sais pas depuis combien de temps ça dure, mais je le découvre aujourd’hui. Voulant voir quelque chose sur la soi-disant « néo-Vulgate », je vais comme je l’avais déjà fait plusieurs fois sur le site du Vatican, je clique sur « Textes fondamentaux », puis sur « La Sainte Bible », et là j’apprends… qu’il n’y a plus de Sainte Bible. Est-ce que ce n’est plus un « texte fondamental » ? On nous dit seulement :

    La Bible est disponible en presque toutes les langues du monde : les Conférences épiscopales s'occupent de l'amélioration continue des traductions. Pour accéder à la version mise au jour, veuillez consulter le site web de votre Conférence épiscopale.

    Il n'est donc plus question d’avoir la Bible en latin sur les sites de l'Eglise catholique. Parce qu'on ne doit trouver que des "traductions", et des traductions ouvertement évolutives, et parce que le site internet du Vatican, que l'on consulte du monde entier, a abandonné le texte latin de la Bible. On ne s’en plaindra pas, dans la mesure où la « néo-Vulgate » est une horreur, mais quand même : il n’y a plus de texte de référence de la Sainte Ecriture. Elle est déjà « décentralisée », selon le grand projet de François…

  • Samedi des quatre temps de Pentecôte

    Spíritus, ubi vult, spirat : et vocem ejus audis, allelúia, allelúia : sed nescis, unde véniat aut quo vadat, allelúia, allelúia, allelúia.

    Les moniales d’Argentan :
    podcast

    Le bienheureux cardinal Schuster :

    L’antienne de la Communion contient une dernière allusion à l’octave de la Pentecôte et au temps pascal qui va s’achever. L’alléluia lui-même, au moins selon l’ancien rite grégorien, est prêt à s’envoler et à retourner au ciel : Sed nescis unde veniat aut quo vadat : alleluia, alleluia, alleluia. Ce chant est tiré de saint Jean (III, 8) « L’Esprit souffle où il veut ; tu entends son souffle, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Alléluia, Alléluia, Alléluia. »

    II est vrai que le texte grec de l’Évangile parle ici, non du Saint-Esprit, mais du vent. Toutefois, comme Jésus s’est précisément servi de l’image du vent pour expliquer à Nicodème le caractère suprasensible et surnaturel de la grâce de l’Esprit Saint, ainsi l’emploi que fait de ce verset la liturgie romaine au moment où se clôt le cycle de la Pentecôte, n’est nullement arbitraire.

    Il est d’autant moins arbitraire que la phrase se termine ainsi : « sic est omnis qui natus est ex spiritu », ce qui ne peut se traduire que par : « il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit ». Et Jésus venait de dire : « Quod natum est ex carne, caro est : et quod natum est ex spiritu, spiritus est », où spiritus ne peut pas vouloir dire vent : « Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est esprit. »

    En fait Jésus joue sur les deux sens du mot (en grec c’est pneuma), comme il le fait, dans le même dialogue avec Nicodème, avec le mot ἄνωθεν, anothen. Ce mot peut vouloir dire « d’en haut » ou « de nouveau ». Jésus dit qu’il faut naître d’en haut. Nicodème comprend qu’il faut naître de nouveau, et ne voit pas comment il pourrait retourner dans le ventre de sa mère. Mais pour Jésus, naître de nouveau, c’est naître d’en haut. « Ne t’étonne pas que je t’ai dit : il faut que vous naissiez de nouveau (d'en haut). Le vent (pneuma, spiritus) souffle où il veut… »

    Le cardinal Schuster termine sa notice par ces lignes remarquables :

    La sainte messe clôt dignement le temps pascal. Désormais la Rédemption est accomplie, et le Saint-Esprit est venu comme pour en assurer définitivement l’efficacité, moyennant le caractère sacramentel qu’il imprime dans l’âme. Telle est la propriété personnelle du divin Paraclet : il accomplit, termine, opère toujours quelque chose de définitif, à l’égal d’une conclusion qui, inévitablement et inébranlablement, sort des prémisses. C’est la raison pour laquelle les péchés contre le Saint-Esprit n’obtiennent, en fait, jamais le pardon : ils représentent l’obstination définitive de l’âme dans la haine suprême contre le souverain amour.

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  • Vendredi des quatre temps de Pentecôte

    Dans son livre sur la Messe, paru en allemand en 1877 et en français en 1901, l’abbé Nicolas Gihr (qui était chancelier du séminaire de Fribourg) écrit ceci à propos de l’encensement à l’offertoire :

    Cette cérémonie et les paroles dont elle est accompagnée se complètent et s'éclairent mutuellement ; elles sont une exposition symbolique et une continuation de l'offertoire. Ces cercles et ces signes de croix tracés par la fumée de l'encens forment une sorte d’atmosphère mystérieuse et sacrée qui sanctifie les éléments du sacrifice ; ces grains d'encens qui se consument sur le feu et montent au ciel comme une vapeur embaumée et agréable, semblent exprimer la demande que le pain et le vin ne tardent pas à être consumés par le feu de l'Esprit Saint pour faire place au corps et au sang du Sauveur. C'est une suite de l'invocation à l'Esprit Saint (1). Cette fumée qui entoure les dons offerts et les fidèles continue la prière faite précédemment, que le sacrifice eucharistique soit agréé pour notre salut et celui de tout le monde, pro nostra et totius mundi salute.

    Le (1) renvoie à une note qui donne le texte de la secrète de ce jour :

    « Sacrifícia, Dómine, tuis obláta conspéctibus, ignis ille divínus absúmat, qui discipulórum Christi, Fílii tui, per Spíritum Sanctum corda succéndit. Per eúndem Dóminum…

    Les sacrifices offerts en votre présence, Seigneur, que les consume ce feu divin qui embrasa les cœurs des disciples du Christ votre Fils par l’Esprit Saint.

    Le verbe absumo, qui veut dire « consumer » dans le sens de détruire, anéantir (sans lien a priori avec le feu), ne se trouve que deux fois dans la Bible latine de saint Jérôme, les deux fois dans le Lévitique, à quelques versets de distance (7,17 et 8,32), les deux fois dans le cadre d’un sacrifice, et les deux fois il s’agit de détruire par le feu ce qui reste d’un sacrifice. Dans notre oraison, il s’agit également de sacrifice - l’unique vrai sacrifice -, et aussi de feu - le feu du Saint-Esprit -, mais ce feu va détruire non pas ce qui reste du sacrifice, il va détruire le pain et le vin qui sont offerts pour les transmuter en chair et sang divins, comme le souligne l’abbé Gihr.

    On remarque aussi la précision de l’oraison : le feu, aussi spirituel et divin qu’il soit, n’est pas le Saint-Esprit, mais le mode d’action du Saint-Esprit.

    (Cela me fait penser au premier vers de la séquence de sainte Hildegarde que je citais hier - parce que dom Guéranger la cite en ce jour. Il y a une faute dans le texte cité par dom Guéranger : il écrit, parce qu’il l’a vu ainsi : « O Ignis Spiritus paraclite », ce qui veut dire « O Feu, Esprit paraclet ». Mais sainte Hildegarde a écrit : « O Ignis Spiritus paracliti » : « O Feu de l’Esprit paraclet ».)

  • Mardi de Pâques

    L’évangile de ce jour est la suite de celui d’hier. Les « pèlerins d’Emmaüs » sont revenus à Jérusalem et viennent à peine de raconter aux apôtres ce qui leur est arrivé que Jésus est là.

    Et la scène est globalement la même : Jésus mange avec les apôtres, et il leur dit : « C'est là ce que je vous disais lorsque j'étais encore avec vous, qu'il fallait que s'accomplît tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, dans les prophètes, et dans les psaumes. »

    Et l’évangéliste ajoute :

    « Alors il leur ouvrit l'esprit, afin qu'ils comprissent les Écritures. »

    Avec le même verbe « ouvrir » qui avait été utilisé deux fois déjà pour les pèlerins d’Emmaüs.

    Tout cela correspond exactement à ce que disait saint Pierre dans l’épître d’hier : « Il nous a fait ce don qu’il se montre visible, non à tout le peuple, mais à des témoins choisis d’avance par Dieu, c’est-à-dire à nous qui avons mangé et bu avec lui après qu’il fut ressuscité des morts. »

    Saint Pierre commençait par dire : « Nous, nous sommes témoins de tout ce que Jésus a fait », et il terminait ainsi, après avoir évoqué la Passion et la résurrection le troisième jour : « A lui tous les prophètes rendent ce témoignage, que quiconque croit en lui recevra, par son nom, la rémission de ses péchés. » C’est précisément ce que dit le Christ dans l’évangile de ce jour : « Ainsi il est écrit que le Christ devait souffrir et ressusciter des morts le troisième jour, et que le repentir pour la rémission des péchés doit être prêché en son nom à toutes les nations. »

    C’est ce que disait Dieu par Isaïe (43) : « Vous êtes Mes témoins, dit le Seigneur, vous et Mon Serviteur que J'ai choisi; afin que vous sachiez, que vous Me croyiez, et que vous compreniez que c'est Moi-même qui suis; avant Moi il n'a pas été formé de Dieu, et après Moi il n'y en aura pas. C'est Moi, c'est Moi qui suis le Seigneur, et hors de Moi il n'y a pas de sauveur. C'est Moi qui ai annoncé et qui ai sauvé, Je vous ai fait entendre l'avenir, et il n'y a pas eu parmi vous de dieu étranger : vous êtes Mes témoins, dit le Seigneur, et c'est Moi qui suis Dieu. »

    Les témoins que Jésus s’est choisis, ceux avec qui il a partagé le pain et le vin, sont les apôtres, auxquels il a « ouvert » les Ecritures, et qui sont donc le véhicule de la tradition.

  • Lundi de Pâques

    L’évangile est l’épisode des pèlerins d’Emmaüs. Il y a dans cet épisode une phrase qui est aujourd’hui plus frappante qu’elle ne l’a jamais été :

    Et incípiens a Móyse et ómnibus Prophétis, interpretabátur illis in ómnibus Scriptúris, quæ de ipso erant.

    Et, commençant par Moïse et tous les prophètes, il leur expliquait dans toutes les Ecritures ce qui le concernait.

    On a là l’un des propos évangéliques les plus nets sur l’importance de la tradition. Il y a les Ecritures, et il y a tout ce que le Christ a expliqué à ses disciples en leur interprétant l’Ecriture, et qu’ils devaient transmettre dans et par l’Eglise. Le verbe grec veut dire interpréter, exposer, c’est le mot celui qui a donné « herméneutique », le verbe latin, interpretare, veut dire expliquer, interpréter, donner la signification, donc l’herméneutique.

    Et les deux hommes font écho ensuite au propos de Jésus : Est-ce que notre cœur n’était pas ardent en nous pendant qu’il nous parlait sur le chemin, et nous ouvrait les Ecritures ?

    En grec comme en latin, c’est bien le verbe « ouvrir » qui est utilisé, comme dans la phrase précédente, quand leurs yeux s’étaient « ouverts » à la fraction du pain.

    L’ouverture des Ecritures dépasse de loin la seule explication de texte. C’est une lumière spirituelle qui leur est donnée, qui leur fait voir la réalisation des Ecritures en un instant. Un peu comme lorsque saint Grégoire dit à propos de la vision de saint Benoît : « Le monde entier, comme rassemblé sous un seul rayon de soleil, fut offert à ses yeux. »

    C’est ce qui ressort même du propos de saint Luc sur ce que fait le Christ : il commence par Moïse, c’est-à-dire qu’il « commence » par… le Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible, rédigés par Moïse selon la tradition, et par les Prophètes, par « TOUS les prophètes », il leur faisait l’herméneutique de « TOUTES les Ecritures » pour ce qui le concernait.

    Quelle que soit la longueur du trajet, Jésus n’a pu expliquer par la parole humaine qu’une infime partie de cela. Mais il leur a donné l’intelligence des Ecritures, de façon générale, intelligence qui sera vivifiée et rendue pleinement opérationnelle par la Pentecôte.

    Il est remarquable que ce verset, qui est d’une importance capitale depuis la réforme protestante, est négligé par les Pères de l’Eglise. Car pour eux, qui sont des témoins tout particuliers de cette tradition, c’est une évidence, et il n’y a donc pas à épiloguer, il n’y a rien à expliquer…

    Toutefois la liturgie l’a retenu. Cette phrase est devenue une antienne de l’office du lundi de Pâques, et parfois aussi le premier répons des matines. L’office de la semaine pascale étant, depuis saint Pie V, celui du jour de Pâques, l’antienne a disparu. De l’office de ce jour. Car elle existe toujours : c’est l’antienne de Benedictus du mardi de la troisième semaine après l’octave de Pâques.

  • Donec veniat…

    Aujourd’hui se termine la lecture de la Genèse, selon les dispositions du bréviaire. Or c’est à la fin de la Genèse que nous avons la prophétie que prononce Jacob sur ses 12 fils, pères des 12 tribus d’Israël. Or la prophétie sur Juda annonce le Christ, et la coïncidence est remarquable, cette année, avec la fête de l’Annonciation.

    Non auferetur sceptrum de Juda, et dux de femore ejus, donec veniat qui mittendus est, et ipse erit expectatio gentium.

    Le sceptre ne sera pas ôté de Juda, et le chef de sa cuisse, jusqu’à ce que vienne celui qui doit être envoyé, et lui il sera l’attente des nations. (Genèse 49,10)

    Ainsi parle la Vulgate. La Septante dit la même chose de façon légèrement différente :

    Le prince ne disparaîtra pas de Juda, et le chef de ses cuisses, jusqu’à ce que vienne ce qui lui est réservé, et lui (il est) l’attente des nations.

    Mais les traductions modernes, soi–disant sur le « texte original », estompent la prophétie ou la gomment carrément. Toutes parlent du « bâton entre ses pieds », alors que le texte de saint Jérôme comme celui des Septantes dit qu’il sortira toujours un chef de la cuisse de Juda (le mot “cuisse” étant dans la Bible un euphémisme pour le sexe masculin – comme la cuisse de Jupiter), et ensuite, se trouvant devant un mot inconnu (Sh.l.h) elles inventent : « jusqu’à ce que vienne Shilo », ou « le Shilo », ce qui est absurde. Crampon invente « le Pacifique » en voyant un “m“ à la place du “h” – ce que la Bible du rabbinat avait, curieusement, déjà fait avant lui. La Bible de Jérusalem dit même : « jusqu’à ce que le tribut lui soit apporté », ce qui ne repose plus sur rien du tout dans le texte…

    Et naturellement il n’y a plus d’attente des nations…

    Ainsi est niée la liturgie de l’Avent, qui a fait de ce verset un répons des matines de la quatrième semaine, en y ajoutant le verset 12 : « Pulchriores sunt oculi ejus vino, et dentes ejus lacte candidiores. » Ses yeux sont plus beaux que le vin, et ses dents plus blanches que le lait. Verset qui a une saveur de Cantique des cantiques et renvoie par là, de même, au Christ, comme la liturgie l’a bien compris. Mais pour la Bible de Jérusalem (et Osty) « ses yeux sont troubles de vin », pour Crampon ils sont « rouges de vin », et pour la TOB ils sont… « plus sombres que le vin »… Amis de la poésie sacrée bonsoir…

  • Jeudi de la troisième semaine de carême

    Dans l’évangile de ce jour, on voit d’abord Jésus faire un miracle, son deuxième miracle selon saint Luc. Il sort de la synagogue où il vient de guérir un possédé. Il entre chez saint Pierre, et guérit la belle-mère de l’apôtre, qui souffrait d’une forte fièvre. Un miracle atypique : Luc ne rapporte explicitement ni profession de foi, ni paroles, ni gestes. Il dit seulement que Jésus « debout au-dessus d’elle commanda à la fièvre et elle la laissa ». Peu après, le soir venu (après l’heure de clôture du sabbat), on voit Jésus opérer de nombreuses guérisons. Ici saint Luc précise que Jésus leur imposait les mains. Puis il s’en va dans un lieu désert, mais la foule le suit et tente de le retenir. Alors il leur dit qu’il doit annoncer la bonne nouvelle (evangelizare) du Royaume de Dieu dans d'autres villes que Capharnaum. « Car c’est pour cela que j’ai été envoyé. »

    Juste après les premiers miracles, Jésus parle, pour la première fois, de sa mission, qui est de prêcher le Royaume de Dieu. Le théologien protestant Philippe Menoud (par ailleurs très hétérodoxe), montre bien la connexion entre la parole et les miracles :

    Ce sont deux moyens de révélation qui s'appuient l'un l'autre pour ainsi dire ; la parole rappelle que la valeur du miracle n'est pas dans sa forme, mais dans son contenu, et ce contenu, c'est l'annonce de la Rédemption. D'autre part, le miracle rappelle que cette parole de salut n'est pas une simple parole vide et vaine, mais une parole-énergie, une parole-acte, la parole de Celui pour lequel dire et faire sont un.

    - Sur l’introït de la messe de ce jour (Salus populi), voir ici.

    - Sur la « bienheureuse solennité des saints Côme et Damien » en ce jour, voir ici.

  • Sainte Geneviève

    . Nova bella elegit Dominus ; mulier timens Dominum custodit civitatem, * Dumque una virgo praeliabatur, stellae adversus Attilam pugnaverunt.
    . Per fidem unius, fortes facti sunt omnes in bello, et castra verterunt exterorum. * Dumque una virgo praeliabatur, stellae adversus Attilam pugnaverunt.

    Le Seigneur a choisi une nouvelle forme de guerre : une femme craignant Dieu garde la cité, * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila.
    Par la foi d'une seule tous ont été rendus courageux dans la guerre, et ont renversé le camp des étrangers. * Et tandis que la vierge combattait seule, les étoiles combattirent contre Attila.

    Ce répons des matines, dans le propre de Paris, est inspiré par le cantique de Débora (Juges 5). Le verset qui commence par Nova bella elegit Dominus est aussi celui du graduel de la messe de sainte Jeanne d’Arc. On notera qu’il est propre à la Vulgate. L’hébreu massorétique, et le grec de la Septante, ont : « Il (le peuple) choisit de nouveaux dieux ». Le texte de la Vulgate est mieux en situation, à la fois dans le contexte, et dans le déroulement de l’histoire sainte, Débora étant la première femme d’Israël qui sauve le peuple, parce que Dieu a choisi cette nouvelle forme de combat, celui qui donne une « mère » au peuple élu…

    Au temps de Samgar, fils d'Anath, au temps de Jahel, les routes étaient abandonnées, et ceux qui voyageaient marchaient par des sentiers détournés. On a cessé de voir de vaillants hommes dans Israël. Il ne s'en trouvait plus, jusqu'à ce que Débora se fût élevée, jusqu'à ce qu'il se fût élevé une mère en Israël. Le Seigneur a choisi de nouveaux combats, et Il renverse Lui-même les portes des ennemis; tandis qu'auparavant on ne voyait ni bouclier ni lance parmi quarante mille Israélites. Mon cœur aime les princes d'Israël. Vous qui vous êtes exposés volontairement au péril, bénissez le Seigneur. (…) Qu'au lieu où les chars ont été brisés, l'armée des ennemis taillée en pièces, on publie la justice du Seigneur et Sa clémence envers les braves d'Israël. Alors le peuple du Seigneur a paru aux portes des villes, et il s'est acquis la principauté. Lève-toi, lève-toi, Débora; lève-toi, lève-toi, et chante un cantique… (Juges 5,6-12, traduction Fillion)