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Ecriture sainte

  • Mercredi des quatre temps

    L’évangile de la messe de ce jour est le récit du miracle de la délivrance d’un jeune garçon d’un « esprit muet » qui le jetait souvent dans le feu et dans l’eau pour le faire périr.

    « In ignem et in aquas ». Cela fait penser au psaume 65 (qui est un psaume des matines de ce jour dans le bréviaire monastique) : « Nous sommes passés par le feu et l’eau – per ignem et aquam - et tu nous as conduits en un lieu de rafraîchissement. » Le feu et l’eau symbolisent toutes les épreuves par lesquelles doit passer le croyant (et tous les tourments infligés au garçon de l’évangile). On pense aussi à La Flûte enchantée, de Mozart, où la dernière épreuve de Tamino et de Pamina est de traverser l’eau et le feu. Au début de cette scène, « deux hommes en armure noire » ont fait savoir aux amoureux que sur la route qu’ils empruntaient ils devraient subir la purification de la terre, de l’air, de l’eau et du feu. Ce qui est le début de l’initiation maçonnique. Mais l’opéra n’évoque que le feu et l’eau, comme le psaume…

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    En Irlande, « Per ignem et aquam » est la devise de Mallow, et « Per aquam et ignem » celle de Wexford. Le blason de cette dernière est explicite : il montre trois bateaux en flammes – sans qu’on sache ce que sont historiquement ces bateaux.

    Mais cet évangile n’a pas été choisi en raison de son évocation du feu et de l’eau. Il a été choisi à cause de ses derniers mots : aux apôtres qui se plaignent de ne pas avoir pu chasser ce démon, Jésus répond que cette espèce ne se chasse que par la prière et le jeûne : « in oratióne et jejúnio. » Ce sont les derniers mots de l’évangile du mercredi des quatre temps de septembre (et c'est aux laudes l'antienne du Benedictus), pour rappeler que c’est un jour de jeûne, comme l’a solennellement annoncé saint Léon le Grand aux matines de dimanche dernier.

    Ce texte de saint Léon a été supprimé du bréviaire romain en 1960, à cause du raccourcissement des matines. Il est à noter que le mot « jeûne » a quant à lui été supprimé de toutes les traductions modernes de la Bible (sauf celle de Chouraqui), et donc aussi dans la soi-disant « Bible de la liturgie ». De toute façon la néo-liturgie a supprimé les quatre temps, comme ça c’est plus pratique.

    On remarquera que le « jeûne » figure dans la Vulgate de Stuttgart, parce que tous les manuscrits de la Vulgate (et tous les manuscrits latins antérieurs, sauf un) ont ce mot, mais que les fabricants de la soi-disant néo-Vulgate l’ont arbitrairement supprimé. Il se trouve dans la très grande majorité (la presque totalité, en fait) des manuscrits grecs (et aussi syriaques, coptes…), y compris le vénérable papyrus 45 du IIIe siècle, mais pas dans deux des trois codex considérés comme les meilleurs. Exit donc le jeûne… et la possibilité de chasser certains démons.

    Ci-dessous le début du 15e volume des « Réclamations Belgiques couronnées par la Victoire et la Liberté, par le triomphe de la Religion et des Loix », 1790. C’est une jolie explication de « per ignem et aquam ».

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  • 14e dimanche après la Pentecôte

    Si l’herbe du champ,
    qui aujourd’hui est là, et demain jetée au four,
    Dieu l’habille ainsi,
    combien plus pour vous, minicroyants !

    Ainsi sœur Jeanne d’Arc traduit-elle littéralement « oligopistos », et elle a raison, car ce mot n’existe pas en dehors des évangiles, où il est toujours prononcé par le Christ, et vise toujours les apôtres : il ne faut donc pas le traduire par des mots ou des expressions qu’on rencontre ailleurs.

    C’est ici la première fois qu’il apparaît. Il est intéressant de noter que c’est dans une des pages les plus charmantes de l’évangile. Pour parler de la foi, Jésus fait goûter la beauté de la création. Il est assis sur la montagne, et il désigne à ses disciples les oiseaux qui volent au-dessus du lac, les fleurs qui émaillent les champs. Les oiseaux ne sèment pas et ne moissonnent pas et n’entassent pas, et pourtant ils mangent, parce que Dieu les nourrit. Les lis ne travaillent pas et ne filent pas, mais ils sont habillés de façon plus splendide que ne l’était Salomon dans toute sa gloire. Cette dernière notation est un cri de louange du Père qui a fait la nature plus belle que tout ce que l’homme peut inventer. Ce Père auquel il faut donc faire une absolue confiance. La leçon sur la foi est délivrée ici dans un cadre idyllique. Toutefois, c’est avec cette étrange précision que l’herbe somptueuse va être jetée au four. Littéralement ça n’a pas de sens : ni à son époque, ni jamais, on n’a récolté des fleurs des champs pour les faire brûler dans un four. Soit Jésus utilisait une expression populaire voulant dire que ces fleurs n’ont aucune valeur marchande, soit il s’agit d’un bref rappel du destin tragique de l’homme, qu’on ne doit pas oublier même en cette belle journée.

    On a trouvé sous la plume de Rabbi Eliézer ha-Modaï (Eléazar de Modin) un texte de la Mishna qui ressemble à celui-là. « Celui qui a créé la journée a également créé sa disposition; c'est pourquoi celui qui, tout en ayant suffisamment de nourriture pour la journée, dit: Que vais-je manger demain ? appartient à la catégorie des hommes de peu de foi, comme les Israélites quand ils reçurent la manne. » Cependant l’expression « de peu de foi » est en deux mots hébreux (voulant dire « petits de foi »), et non en un seul. D’autre part ce rabbi fait partie des « Sages » de la première génération après la destruction du Temple, il a donc pu être influencé par l’évangile.

    Cela pour souligner qu’on ne trouve nulle part ailleurs une telle expression.

    Saint Luc, dans le passage parallèle, reprend « oligopistos ». Jésus va employer ce mot trois autres fois, toujours dans saint Matthieu. Deux fois au cours d’une tempête. D’abord quand les disciples dans la barque le réveillent pour lui dire : « Seigneur, sauve-nous, nous périssons. » Et Jésus montre alors qu’il est le maître de la nature. Puis quand saint Pierre veut marcher sur l’eau et qu’il commence à couler. S’il avait eu la foi il aurait été lui aussi le maître des flots. Oligopistè ! Cette seule fois au vocatif, et c’est saint Pierre, le chef de l’Eglise, celui dont « la foi ne défaillira pas » qui est ainsi traité…

    Enfin c’est quand Jésus dit aux apôtres de prendre garde au levain des pharisiens et que les apôtres croient qu’il leur reproche de ne pas avoir emporté de pain : ces minicroyants ne se souviennent déjà plus de la double multiplication des pains (dont la seconde est semble-t-il toute récente). On retrouve ici la configuration du sermon sur la montagne : de même que Dieu nourrit les oiseaux, il nourrit les hommes qui lui font confiance, qui ont foi en lui. Et même les autres, d’ailleurs. Mais seuls ceux qui ont la foi reçoivent la vraie manne, le pain descendu du ciel.

  • Job 38,36

    Dans le chapitre 38 du livre de Job, Dieu pose toute une série de questions destinées à montrer à l’homme qu’il ne sait rien de tout ce que Dieu fait et qu’il est incapable d’en donner des explications.

    On est intrigué dans la Vulgate par le verset 36 : « Qui a mis dans les entrailles de l’homme la sagesse, ou qui a donné au coq l’intelligence ? »

    En effet, le passage où se trouve ce verset brosse de façon poétique les divers phénomènes météorologiques qui échappent au contrôle de l’homme. Le verset précédent disait : « Est-ce que c’est toi qui envoies les éclairs, et ils iront, et revenant ils te disent ; Nous voilà ? »

    De nombreuses traductions juives et protestantes disent dans le contexte : « Qui a mis la sagesse dans la nuée (dans la brume sombre, aux sombres nuages), et qui a donné au météore l’intelligence ? » D’autres laissent tomber le contexte : « Qui a mis la sagesse dans les reins, ou qui donna l’intelligence à l’esprit ? »

    Les Bibles « catholiques » modernes en français (Pirot-Clamer, Osty, Jérusalem, TOB) traduisent : « Qui a mis dans l'ibis la sagesse, (qui a) donné au coq l'intelligence ? »

    En fait ce verset a deux mots dont on ne connaît pas la signification. Le deuxième, sekhvi,  est celui que saint Jérôme a traduit par « coq ». Et il est amusant de voir que nos très modernes exégètes catholiques, qui n’ont que mépris pour la Vulgate, ont gardé cette traduction, au motif qu’on la trouve… dans la Vulgate (et dans un targum).

    Quant au premier mot, il fallait trouver une traduction qui rende compte du parallélisme qui doit exister dans ce verset comme dans tant d'autres (ont-ils décidé). Alors on a trouvé l’ibis. Pourquoi ? Ici nous avons un bel exemple du caractère soi-disant scientifique de ces traductions. On a traduit « ibis » parce que le mot hébreu, toukhot, ressemble au nom du dieu Ibis des Egyptiens : Thot, ou Thoout, et l’ibis passait pour prévoir les crues du Nil. Sic. A condition, en outre, d’imaginer que l’auteur de Job connaissait les crues du Nil et ce talent de l’ibis, et, ne se souvenant plus du nom de l’oiseau, a mis un mot qui ressemble au nom du dieu. Ce n’est pas de la science, c’est du roman ! Ce mot se trouve une autre fois dans la Bible : dans le psaume 50,8, où il est question aussi de la sagesse, mais il veut dire ici ce qui, dans la sagesse divine, nous est caché, inaccessible, trop profond. Saint Jérôme a traduit par « absconditum (sapientiae) ». Le psautier de la Vulgate a « incerta (sapientiae) », ce qui est « incertain », confus, indiscernable pour les yeux de l’homme, traduction du grec adila. (C’est cette notion de profondeur qui dans Job a fait traduire « reins » par certains.)

    Mais la Septante dit tout autre chose. Cette version de l’Ecriture, réalisée au IIIe siècle avant Jésus-Christ par des rabbins d’Alexandrie qui connaissaient assurément l’ibis et les crues du Nil, et aussi… l’hébreu, dit littéralement : « Qui a donné aux femmes la sagesse du tissus, ou la science de la broderie ? » C’est ce que traduisaient les anciennes versions latines, et c’est ainsi que le texte est cité tant par saint Ambroise que par saint Augustin : « Quis dedit mulieribus texturae sapientiam, et varietatum scientiam ? »

    Cette (énorme) différence donne à saint Jérôme l’occasion d’un de ses plus brillants commentaires (dans son livre sur Job, chapitre 38). Il explique d’abord sa propre version en lui donnant un sens christique : Dieu le Père a mis la Sagesse, c’est-à-dire le Fils, dans des entrailles humaines, et l’intelligence du coq est celle des saints qui dans les ténèbres de ce monde demandent à Dieu d’envoyer sa lumière (Emitte lucem tuam et veritatem tuam – psaume 42), et celle des prophètes qui ont annoncé la venue du Christ, le vrai Soleil. Puis il passe au texte grec, dont il donne une plus longue explication. En bref, ce que dit Dieu ici paraît contredire ce qu’il dit dans l’Exode, où il confie à deux hommes, et non à des femmes, tous les travaux de couture et de broderie pour le Tabernacle. C’est qu’il faut (comme toujours) comprendre le texte biblique de façon spirituelle. Ces femmes, ce sont les âmes des saints, qui se tissent un vêtement de grand prix pour la vie éternelle, paré de broderies qui sont leurs bonnes œuvres.

    Addendum

    Je découvre qu'il paraît établi depuis longtemps que le commentaire sur Job n'est pas de saint Jérôme, et qu'il est désormais attribué de façon sûre au "prêtre Philippe", disciple de saint Jérôme. Ici le disciple vaut le maître (et lui ressemble étrangement)...

  • Samedi de la troisième semaine de carême

    La première lecture de la messe de ce jour est, selon la Bible grecque, un livre entier : le livre de Suzanne. Il est le premier des trois derniers livres de la Bible : Suzanne, Daniel, Bel, qui sont dans le canon latin regroupés sous le nom de Daniel et placés à la fin des grands prophètes, avant les 12 « petits prophètes ».

    Dans les Bibles grecques, le texte de Suzanne, Daniel et Bel n’est pas celui de la Septante mais celui de Theodotion (qui avait retraduit toute l’Ancien Testament dans la deuxième moitié du IIe siècle). Et Theodotion avait (logiquement) placé Suzanne avant Daniel (puisque Daniel y est très jeune), alors que saint Jérôme le mit en appendice de Daniel.

    Il s’agit d’un des textes grecs de l’Ancien Testament (donc non pas traduit, mais transmis par Theodotion), et pour cela rejeté du canon de l’Ecriture par les juifs (puis par les protestants).

    Contrairement à d’autres textes que nous n’avons plus qu’en grec mais qui furent originellement en hébreu (ou en araméen), le texte de Suzanne paraît bien être originellement grec (bien que les noms soient hébreux, à commencer par Suzanne qui veut dire lis). On en a une preuve par le jeu de mots de Daniel confondant les vieillards lubriques. Pour disculper la chaste Suzanne, Daniel interroge séparément les deux hommes et leur demande sous quel arbre ils ont vu Suzanne commettre l’adultère. Ils se contredisent, et Daniel utilise le nom de chaque arbre comme prédiction de leur condamnation à mort. Le premier dit que c’était sous un lentisque (skhinos), Daniel lui dit qu’il sera fendu (skhisi). Le second dit que c’était sous un chêne vert (prinos), Daniel lui dit qu’il sera scié (prisai).

    Saint Jérôme souligne le fait dans la préface à sa traduction, et il dit qu’on pourrait trouver en latin des équivalents : c’était sous le chêne vert (ilice), tu périras illico (que saint Jérôme écrit avec un seul “l”), sous un lentisque (lentisco), tu seras réduit en lentille (lentem), ou ce n’est pas sans hâte (non lente) que tu périras.

    Mais dans sa traduction il ne cherche pas du tout à adapter les jeux de mots, par respect envers le texte, alors qu’on ne comprend plus ce que veut dire Daniel. C’est d’autant plus curieux qu’il garde les noms grecs des arbres : sub schino, sub prino (ce texte est la seule référence que donne le Gaffiot), comme s’il en avait besoin pour des jeux de mots… qui ne viennent pas.

    On trouve des représentations de l’histoire de Suzanne dès les catacombes, et sur des sarcophages (comme en Arles celui qui est dit « de la chaste Suzanne » bien que ce soit qu’une des quatre scènes bibliques représentées). Voici la miniature de la Bible mozarabe de 960 conservée à la basilique Saint-Isidore de Leon. On voit Suzanne en orante, comme dans les catacombes, avec à droite les très laids vieillards au visage déformé par la luxure et la haine, et à gauche Daniel siégeant en juge.

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  • "Vérité hébraïque"

    Le Vatican a publié le texte des additions au missel et à la « liturgie des heures » concernant la nouvelle fête de Marie Mère de l’Eglise fixée au lundi après la Pentecôte qui n’est plus le lundi de Pentecôte dans la néo-liturgie.

    Et on tombe tout de suite sur une énormité : la première des deux premières lectures au choix est le « protévangile » de la Genèse, quand Dieu annonce à la femme qu’elle écrasera la tête du serpent. Or il faut lire le texte dans une version qui ne dit pas cela…

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    « Le verset 15b doit être interprété selon la vérité hébraïque, comme dans la Néo-Vulgate ».

    Ça commence donc par une insulte à saint Jérôme. Il disait avoir traduit la Bible « selon la vérité hébraïque » (c’est son expression), mais il avait tort, c’est la Néo-Vulgate qui a traduit selon la véritable vérité hébraïque…

    Résultat : ce qui dans la Vulgate désigne l’Immaculée désigne désormais sa descendance, donc, peut-on éventuellement penser, le Christ. Pour une fête de la Sainte Vierge, on renie le texte de la Genèse qui désignait la Sainte Vierge…

    Ce qu’on appelle aujourd’hui la vérité hébraïque est le texte publié par les rabbins au Xe siècle (après Jésus-Christ).

    Dans ce texte il y a le pronom masculin : Dieu dit au serpent : « Il t’écrasera la tête ». Qui ça, il ? La descendance de la femme, qui en hébreu est un mot masculin.

    Puisqu’en latin c’est un mot neutre, la Néo-Vulgate a mis le pronom neutre.

    Saint Jérôme avait mis le pronom féminin : ipsa conteret caput tuum : « c'est elle, elle-même, qui t’écrasera la tête. »

    Ce n’est pas la « vérité hébraïque » ? Voilà qui l’aurait fait hurler. Car il avait manifestement le pronom féminin dans le texte dont il disposait. Il faut savoir qu’entre le pronom masculin (hi) et le pronom féminin (hou) la seule différence est la longueur de la hampe d’une lettre (ו et י).

    Or le prénom féminin n’est pas une invention de chrétien, il est nécessaire au parallélisme du texte : « elle t’écrasera la tête, et tu la guetteras au talon » (selon la traduction par saint Jérôme du verbe hébreu qui est le même dans les deux parties de la phrase et qui a les deux sens).

    Inimicitias ponam inter te et mulierem,
    et semen tuum et semen illius :
    ipsa conteret caput tuum,
    et tu insidiaberis calcaneo ejus.

    Je mets une inimitié entre toi et la femme
    entre ta descendance et sa descendance
    elle t'écrasera la tête
    et tu la guetteras son talon.

    Le second distique, avec le "tu", renvoie au "toi" du début. Donc le pronom qui commence le distique renvoie à la "femme" du début.

    La femme t’écrasera la tête, et toi le serpent tu chercheras à la mordre au talon. ("Entre ta descendance et sa descendance" indique que cela se fera beaucoup plus tard.)

    Tel est le sens du texte. « La femme », c’est la Femme par excellence, celle que Jésus appelle ainsi, sa Mère. Celle qui dans son Immaculée Conception donne la signification ultime de sa Virginité : elle a vaincu le diable.

    Et l’on fait une fête de la Sainte Vierge… pour nier la signification mariale de ce texte…

  • Jeudi de la deuxième semaine de carême

    L’évangile est la parabole du riche anonyme et du pauvre Lazare (mon commentaire ici et ). La première lecture, tirée de Jérémie, illustre de même l’opposition entre deux types humains et leur sort respectif, sur le mode poétique propre aux prophètes, et dans un langage imagé et hébreu.

    Maudit, l’homme qui se confie dans l’homme, et fait de la chair son bras, et dont le cœur se retire du Seigneur.

    Le bras, dans la Bible, c’est la puissance, le secours efficace, le soutien inébranlable : Dieu agit souvent « à bras étendu », le bras de Dieu est sa puissance souveraine. Celui qui fait de la chair son bras est celui qui croit pouvoir s’en sortir tout seul, c’est l’homme qui retire son cœur du Seigneur, qui se confie en l’homme. Ce sont trois expressions équivalentes qui se renforcent et s’éclairent mutuellement.

    Il sera comme les tamaris dans le désert et il ne verra pas lorsque viendra le bonheur ; mais il habitera dans la sécheresse dans le désert, dans une terre de sel et inhabitable.

    Le mot hébreu que saint Jérôme a traduit par « tamaris » ne se trouve nulle part ailleurs. Les Septante avaient traduit par un mot qui veut dire également tamaris, mais aussi bruyère, et finalement toute sorte d’arbuste des landes. Les traductions modernes sont variées : buisson, genévrier, chardon, bruyère, arbre dénudé. La TOB, sans doute pour rester « œcuménique », dit : « arbuste ». Symmaque avait traduit par « arbre sec ». Dans un endroit non seulement sec mais salé et inhabitable. Là où se retrouve le riche qui demande que Lazare trempe l’extrémité de son doigt dans l’eau, pour rafraîchir sa langue.

    Mais il y a un fossé infranchissable entre les deux, et Jérémie poursuit :

    Béni l’homme qui a confiance au Seigneur, et dont le Seigneur sera son assurance. Et il sera comme un arbre qui est planté sur les eaux, qui étend ses racines vers l’humidité, et qui ne craint pas quand viendra la chaleur. Son feuillage sera toujours vert ; il ne sera pas en peine au temps de la sécheresse, et il ne cessera jamais de porter du fruit.

    On reconnaît ici le premier psaume, le psaume qui est comme la préface du psautier, et qui distingue précisément le « beatus vir » qui est « comme un arbre planté le long d’un cours d’eau, qui donne son fruit en temps voulu, dont les feuilles ne tombent pas », des pécheurs et des impies qui sont comme la poussière que le vent disperse de la surface d’une terre desséchée.

    Pour dire l’arbre, la Vulgate comme la Septante ont le mot qui littéralement veut dire le bois : xylos, lignum. Parce que c’est ainsi qu’est désigné l’arbre de vie de la Genèse, qui est l’arbre de la Croix, le « doux bois » salvateur que chante la liturgie de la Passion, le bois que Dieu a choisi pour ôter la malédiction du bois des origines.

  • Mercredi des quatre temps de carême

    Dimanche dernier c’était le premier dimanche de carême, de la « quadragésime » : des quarante jours. Carême vient de quadragesima : le 40e jour avant Pâques (symboliquement, comme la quinquagésime est symboliquement le 50e jour).

    Et l’évangile de ce dimanche était celui de Jésus restant au désert sans manger pendant « 40 jours et 40 nuits ».

    Dans la messe de ce jour, la première lecture nous parle de Moïse qui reste sur la montagne « 40 jours et 40 nuits », et la deuxième lecture, d’Elie qui marche vers la montagne pendant « 40 jours et 40 nuits ».

    La mention des « 40 nuits » dans l’évangile a certes pour but de nous faire savoir que Jésus a jeûné aussi la nuit (le jeûne religieux consistant à ne pas manger au cours de la journée), mais la référence à Moïse et à Elie est évidente. (Le Deutéronome ajoute que Moïse, revenu du Sinaï au sein du peuple élu qui s’était fait un veau d’or, passa « 40 jours et 40 nuits » prosterné devant le Seigneur pour qu’il n’extermine pas son peuple.)

    Dans l’hymne des matines au temps du carême, Moïse et Elie ne sont pas nommés, mais indiqués comme « la loi et les prophètes » qui nous ont d’abord donné l’exemple de ce jeûne. Moïse et Elie qui apparaîtront aux côtés de Jésus, lors de la Transfiguration – sur la montagne (évangile de dimanche prochain), figurant clairement la Loi et les Prophètes, que Jésus vient accomplir. Comme indiqué à la fin du livre de Malachie : « Souvenez-vous de la Loi de Moïse mon serviteur, voici que je vous enverrai Elie le prophète… »

    Il y a dans la Bible une autre occurrence des « 40 jours et 40 nuits », c’est le Déluge. Dieu demande à Noé d’entrer dans l’arche avec sa famille et les animaux, car dans 7 jours il va faire pleuvoir pendant 40 jours et 40 nuits : ce qui sera une pénitence radicale pour les hommes qui ne sont pas dans l’arche… (On constate que c'est aussi après 7 jours que Moïse entre dans la nuée.)

    Dans 40 jours Ninive sera détruite, dit Jonas sur l’ordre de Dieu. Mais les Ninivites font pénitence et Ninive est sauvée (et Jonas est vexé à mort… c’est sans doute la page la plus humoristique de la Bible). Dans l’évangile de ce jour, Jésus dit à ceux qui lui demandent un signe qu’ils n’en auront pas d’autre que le signe de Jonas. Ce signe, c’est qu’il restera « trois jours et trois nuits » dans la terre et en ressortira vivant, comme Jonas est resté « trois jours et trois nuits » dans le ventre du gros poisson, figure de la mort et de la résurrection. Figure de la mort du péché et de la vie nouvelle par la rédemption, par le baptême qui nous plonge dans la mort du Christ (figuré par l’arche de Noé dans les eaux du Déluge), et ensuite par la pénitence. Les deux aspects se retrouvent dans le livre de Jonas, ce qui avait conduit les chrétiens de tradition syriaque à instituer le « jeûne des Ninivites » (qui est toujours observé, sauf chez les maronites), aux jours qui suivent notre septuagésime. Un jeûne qui consiste pour les plus observants à ne rien manger ni boire pendant trois jours et trois nuits. Figure en quelque sorte des « 40 jours et 40 nuits », car s’il est possible de ne pas manger ni boire pendant trois jours, c’est absolument impossible pendant quarante.

    Les chants de la messe de ce jour (signe de Jonas) sont ceux qui sont repris pour la messe de dimanche prochain (Transfiguration).

  • Premier dimanche de carême

    Ecce, nunc tempus acceptábile, ecce, nunc dies salútis.

    C’est maintenant le temps vraiment favorable, c’est maintenant le jour du salut.

    Ainsi commence le premier répons des matines du premier dimanche de carême. C’est ce que proclame saint Paul dans l’épître de la messe. Tempus acceptabile, c’est, selon le latin qui traduit exactement le grec, le temps agréable à Dieu, qui peut être agréé par Dieu. Saint Paul cite explicitement Isaïe, une expression qui se trouvait dans la première lecture de la messe de vendredi. « kairo dekto », disait Isaïe selon la Septante : le moment agréable à Dieu de la même façon qu’un sacrifice – or il s’agit du jeûne - est agréable à Dieu. C’est le mot qu’on trouve plusieurs fois dans le Lévitique, le code des sacrifices de l’Ancienne Alliance. Mais on remarque que saint Paul utilise un mot composé qu’on ne voit pas avant le Nouveau Testament (quatre fois sous la plume de saint Paul, et une fois de saint Pierre). C’est dektos avec deux préfixes : evprosdektos, qui insiste donc deux fois sur le fait que ce moment est le moment favorable pour être agréable à Dieu, le moment des sacrifices de carême qui est le plus favorable pour obtenir le salut. L’expression insiste même trois fois, parce que souvent, notamment ici, le mot kairos a lui-même déjà le sens de « moment favorable ».

    Et c’était une triple raison pour les scribes de réaliser une belle lettrine pour ces premiers mots du carême. En voici quelques échantillons.

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    Antiphonaire du monastère d’Arouca (Portugal), vers 1200.

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    Antiphonaire de la basilique Saint-Pierre de Rome, XIIe siècle.

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    Bréviaire de Paris, XIIIe siècle.

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    Antiphonaire de Saint Maur des Fossés, XIIe siècle.

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    Antiphonaire bénédictin de l’abbaye de Reichenau, XIIe siècle.

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    Antiphonaire du couvent des cordeliers de Fribourg, vers 1300.

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    Antiphonaire cistercien de Rein (Autriche), XIIIe siècle.

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    Antiphonaire bénédictin de Saint-Lambrecht (Autriche), 1400.

  • La Sainte Famille

    Alors qu’il avait douze ans, il reste à Jérusalem. Ne le sachant pas, ses parents le cherchent avec inquiétude et ne le trouvent pas. Ils le cherchent parmi les proches parents, ils le cherchent parmi leurs compagnons de route, ils le cherchent parmi leurs connaissances, mais, parmi tous ces gens-là, ils ne le trouvent pas. Jésus est donc cherché par ses parents, son père nourricier qui l’avait accompagné quand il était descendu en Egypte, et pourtant ils ne le trouvent pas immédiatement dès qu’ils le cherchent. C’est qu’on ne trouve pas Jésus parmi ses parents et ses proches selon la chair. On ne le trouve pas chez ceux qui lui sont unis corporellement. Parmi les nombreux compagnons de voyage mon Jésus ne peut pas être trouvé.

    Apprends où ceux qui le cherchaient l’ont trouvé, pour que toi aussi qui le cherches avec Marie et Joseph tu le trouves. Et, le cherchant, dit l’Ecriture, « ils le trouvèrent dans le Temple ». Non pas n’importe où, mais dans le Temple. Et pas simplement dans le Temple, mais « au milieu des docteurs qu’il écoutait et qu’il interrogeait ». Toi aussi, cherche Jésus dans le Temple de Dieu, cherche-le dans l’Eglise, cherche-le auprès des maîtres qui sont dans le Temple et qui n’en sortent pas. Si tu cherches ainsi, tu le trouveras.

    De plus, si quelqu’un prétend être un maître et ne possède pas Jésus, il ne possède que le titre de maître et c’est pour cela qu’on ne peut pas trouver auprès de lui Jésus, Verbe de Dieu et Sagesse. « On le trouva, dit Luc, au milieu des docteurs. » D’après un autre passage de l’Écriture au sujet des prophètes, comprenez ce que veut dire ici : « Au milieu des docteurs. » « Si celui qui est assis, dit l’Apôtre, a une révélation, que le premier se taise. » Ils le trouvent « assis au milieu des docteurs », et non seulement « assis », mais « les interrogeant et les écoutant ». Maintenant encore, Jésus est ici : il nous interroge et nous écoute parler. « Tous étaient dans l’admiration», dit Luc. « Qu’admiraient-ils » ? Non pas ses questions qui pourtant étaient admirables, mais « ses réponses ». Interroger est une chose, répondre en est une autre.

    Jésus questionnait les maîtres, et comme de temps en temps ils ne pouvaient pas répondre, il répondait lui-même à ses propres questions. « Répondre » ne veut pas dire simplement que l’on parle après un autre, mais cela signifie, dans l’Ecriture sainte, un enseignement*, puisse la Loi divine te l’apprendre. « Moïse parlait et Dieu lui répondait par une voix. » Par ce genre de réponse le Seigneur apprenait à Moïse ce qu’il ignorait. Tantôt Jésus interroge, tantôt il répond et, comme nous l’avons dit plus haut, si admirables que soient ses questions, ses réponses sont plus admirables encore. Pour que nous puissions l’entendre nous aussi et qu’il nous pose des questions qu’il résoudra lui-même, supplions-le, employons, à le chercher, un effort intense et douloureux et nous pourrons alors trouver celui que nous cherchons.

    Ce n’est pas sans raison qu’il est dit dans l’Ecriture : « Ton père et moi nous te cherchions dans la douleur (dolentes). » Il faut en effet que celui qui cherche Jésus ne le fasse pas avec négligence et mollesse, d’une manière intermittente, comme le font certains qui le cherchent avec tous ces défauts et, pour ce motif, ne le trouvent pas. Pour nous, disons : « Nous te cherchons dans la douleur. »

    Origène, 18e homélie sur saint Luc

    * Notation qui intéressera ceux qui lisent la Sainte Ecriture en grec ou en latin. On trouve souvent le verbe « répondre », particulièrement dans les Evangiles, et concernant le Seigneur, alors qu’il ne « répond » à personne. Dans les traductions ce verbe est hélas remplacé par « dire » et le lecteur ne peut donc pas se demander pourquoi c’est le verbe « répondre » qui est utilisé. La première fois c'est dans l'évangile de l'Epiphanie: "responso accepto": les mages "ayant reçu en songe la réponse de ne pas retourner vers Hérode". Ils reçoivent une réponse alors qu'ils n'ont rien demandé. Il s'agit d'une communication divine, ce qui est souligné d'autre part par le passif.

    On remarquera que cette notation suit celle qui concerne le fait que Jésus est « assis ». Ce qui est également l’indication qu’un enseignement va être délivré. Origène n’y insiste pas, considérant sans doute que son auditoire le sait déjà.

  • Entre le bœuf et l’âne gris

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    Nous avons tellement en tête l’image de la crèche avec l’âne et le bœuf qu’il faut faire un effort pour se souvenir que ces animaux ne figurent pas dans le texte évangélique (pas plus que la grotte ou la crèche, d’ailleurs : il est seulement question d’une « mangeoire »).

    Je me suis demandé de quand datait cette mention devenue inséparable de la scène de la Nativité, tant en Orient qu’en Occident (car l’âne et le bœuf font partie du canon de l’icône byzantine).

    La première mention « scripturaire » se trouve dans l’évangile du « pseudo-Matthieu ». Mais ce texte (latin) date semble-t-il du VIe siècle. Or il y avait alors déjà des crèches avec l’âne et le bœuf. Et cela se perd dans la nuit des temps. Les toutes premières représentations de la Nativité, en bas relief, du milieu du IVe siècle, montrent déjà les deux animaux (photo).

    Quant aux pères de l’Eglise, c’est Origène qui est le premier (comme d’habitude…) à évoquer l’âne et le bœuf de la crèche, en référence à la prophétie d’Isaïe : « Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la mangeoire de son maître, mais Israël ne me connaît pas. »

    Tous les pères reprendront cette prophétie (d'autant que c'est le même mot grec - φάτνῃ, qui se trouve en Isaïe et chez saint Luc, pour désigner la mangeoire, et par extension la crèche, ce qui n'est pas un hasard), en en soulignant le sens allégorique : Jésus vient pour le peuple d’Israël, représenté par le bœuf, animal pur, et pour les païens, représentés par l’âne, animal impur.

    On y ajoutera fréquemment Habacuc 3,2 : « Entre deux animaux tu te manifestes. »

    Telle est en effet la version de la Septante qui a fini par s’imposer, et dans sa traduction latine : « in medio duorum animalium », dont font écho deux répons de Noël. Ce qui est très intéressant. En fait, les manuscrits de la Septante ont, en capitales, sans aucun signe diacritique, ΖΩΩΝ. Ce qu’on a interprété comme le génitif pluriel du mot qui veut dire « être vivant », surtout « animal », en mettant l’accent sur le premier Ω. Mais en mettant l’accent sur le second Ω la signification n’est plus la même. Il s’agit des vies, des temps… « Au milieu des années », traduit saint Jérôme. Or c’est ce qui correspond au texte hébreu. Et saint Cyrille de Jérusalem l’interprète ainsi. Mais le fait est que l’interprétation chrétienne « de Noël » a prévalu, au point que les manuscrits en minuscules ont l’accent sur le premier ώ, et que c’est ce que l’on voit dans toutes les éditions actuelles de la Septante, chez les byzantins comme dans l’édition scientifique occidentale de Rahlfs.

    Tant il est évident qu’il y avait un âne et un bœuf dans la crèche de Bethléem…