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  • A propos d’une mauvaise dépêche de Zenit

    L’agence Zenit, habituellement remarquable, a publié hier une dépêche intitulée : « Le pape explique les aspects positifs et négatifs des Lumières », et qui commence ainsi : « La liberté religieuse constitue, selon Benoît XVI, un héritage positif du Siècle des Lumières, la dictature du positivisme, en revanche, un danger réel. » Toute la dépêche balance ainsi, par citations du pape, entre les aspects positifs des Lumières, et ses aspects négatifs.

    Inutile de dire que cela a suscité de vives réactions parmi les traditionalistes, comme en témoignent les commentaires du Forum catholique, où plusieurs concluent immédiatement à l’hérésie de Benoît XVI, les plus modérés constatant seulement que nous avons là la preuve que le pape est « libéral ».

    La lecture du texte intégral du discours du pape (qui n’est pas long, selon son habitude) donne un tout autre son de cloche.

    D’abord, il est nécessaire de souligner que ce discours n’est pas un enseignement pontifical destiné à l’Eglise universelle, mais une allocution aux évêques de Malaisie, de Brunei et de Singapour. Autrement dit à des pasteurs de communautés catholiques ultra-minoritaires dans des pays massivement musulmans.

    Ce discours est, de façon très insistante et appuyée, un appel à l’évangélisation. Puisque le christianisme est considéré dans vos contrées comme une importation étrangère, ajoute-t-il, prenez exemple sur la façon dont saint Paul a prêché la bonne nouvelle aux Athéniens. (Rappelons-nous que saint Paul ne leur a pas dit exactement : Convertissez-vous à l’Evangile qui est la seule vraie religion, sinon je vous envoie l’inquisition, parce que les fausses religions n’ont aucun droit…)

    A la suite de cet appel pressant à enraciner la foi catholique dans ces peuples, Benoît XVI ajoute : « Vous devez vous assurer que l’Evangile du Christ ne se confonde en aucune manière dans leur esprit avec les principes issus des Lumières. » « Au contraire, ajoute-t-il, au contraire, en disant la vérité dans l’amour (Eph 4, 15), vous pouvez aider vos concitoyens à distinguer le bon grain de l’Evangile de l’ivraie du matérialisme et du relativisme. »
    C’est alors, mais alors seulement (comment pourrait-on oublier qu’il s’agit du pape qui fustige assidûment le relativisme), que viennent les phrases « litigieuses » (mais nulle part traduites telles qu’elles sont) :

    « (Ainsi) vous pouvez les aider à répondre aux urgents défis posés par les Lumières, familiers à la chrétienté occidentale depuis plus de deux siècles, mais qui commencent seulement maintenant à avoir un impact significatif dans les autres parties du monde. En résistant à la « dictature de la raison positiviste », qui cherche à exclure Dieu du débat public, on peut accepter les « vraies conquêtes des Lumières », spécialement en matière de droits humains et de liberté religieuse et de sa pratique (cf. Allocution aux membres de la Curie romaine lors des traditionnels échanges de vœux de Noël, 22 décembre 2006).  En mettant l’accent sur le caractère universel des droits humains, fondés sur la dignité de la personne humaine créée à l’image de Dieu, vous accomplissez une importante tâche d’évangélisation, car cet enseignement constitue un aspect essentiel de l’Evangile. »

    Le pape ajoute immédiatement : « En agissant ainsi, vous suivez les pas de saint Paul, qui savait comment exprimer l’essentiel de la foi et de la pratique chrétiennes d’une façon assimilable par les communautés païennes auxquelles il était envoyé. »

    Ces propos posent éventuellement deux problèmes, étroitement liés. Qu’en est-il des Lumières et de l’Evangile ? Quel est le sens de la « liberté religieuse » ?

    En ce qui concerne les Lumières, nous sommes quant à nous, Français, focalisés sur l’aspect très anti-chrétien de Voltaire, et même athée de Diderot ou D’Holbach. Le pape est allemand, et se réfère à l’Aufklärung, qui est quelque peu différent, tout en ayant les mêmes bases : l’émancipation de l’homme par la raison. Mais c’est précisément là qu’on retrouve un des thèmes majeurs de la réflexion de Ratzinger-Benoît XVI.

    Rappelons la définition de l’Aufklärung par Kant :

    « L’Aufklärung, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise de l’Aufklärung. »

    Ce propos est à double sens.

    A l’époque, il veut dire que le chrétien doit se libérer de ses tutelles ecclésiastiques et penser par lui-même (sans imaginer qu’en procédant ainsi le chrétien – ce qui est le cas de tous les convertis – peut précisément découvrir que la « tutelle » ecclésiastique est la condition de sa liberté).

    Aujourd’hui, ce propos prend un tout autre sens si on l’applique aux pays d’islam. Il se trouve que le pape parle précisément à des évêques en pays d’islam, et qu’il cite explicitement un passage de son allocution à la Curie romaine. Dont voici le texte :

    « A Ratisbonne, le dialogue entre les religions ne fut évoqué que de façon marginale et sous un double point de vue. La raison sécularisée n'est pas en mesure d'entrer dans un véritable dialogue avec les religions. Si elle demeure fermée face à la question sur Dieu, cela finira par conduire à l'affrontement entre les cultures. L'autre point de vue concernait l'affirmation selon laquelle les religions doivent se rencontrer dans le cadre de leur devoir commun de se placer au service de la vérité et donc de l'homme. (…) Dans un dialogue à intensifier avec l'Islam, nous devrons garder à l'esprit le fait que le monde musulman se trouve aujourd'hui avec une grande urgence face à une tâche très semblable à celle qui fut imposée aux chrétiens à partir du siècle des Lumières et à laquelle le Concile Vatican II a apporté des solutions concrètes pour l'Eglise catholique au terme d'une longue et difficile recherche. Il s'agit de l'attitude que la communauté des fidèles doit adopter face aux convictions et aux exigences qui s'affirment dans la philosophie des Lumières. D'une part, nous devons nous opposer à la dictature de la raison positiviste, qui exclut Dieu de la vie de la communauté et de l'organisation publique, privant ainsi l'homme de ses critères spécifiques de mesure. D'autre part, il est nécessaire d'accueillir les véritables conquêtes de la philosophie des Lumières, les droits de l'homme et en particulier la liberté de la foi et de son exercice, en y reconnaissant les éléments essentiels également pour l'authenticité de la religion. De même que dans la communauté chrétienne, il y a eu une longue recherche sur la juste place de la foi face à ces convictions - une recherche qui ne sera certainement jamais conclue de façon définitive - ainsi, le monde musulman également, avec sa tradition propre, se trouve face au grand devoir de trouver les solutions adaptées à cet égard. Le contenu du dialogue entre chrétiens et musulmans consistera en ce moment en particulier à se rencontrer dans cet engagement en vue de trouver les solutions appropriées. Nous chrétiens, nous sentons solidaires de tous ceux qui, précisément sur la base de leur conviction religieuse de musulmans, s'engagent contre la violence et pour l'harmonie entre foi et religion, entre religion et liberté. »

    Il y a ici, me semble-t-il, un double mouvement.

    D’une part, l’Eglise catholique a pris en compte le fait que l’Occident n’était plus une chrétienté, et que l’Eglise est présente dans des pays étrangers à la chrétienté, où elle est minoritaire, elle a donc cherché à définir les principes permettant la liberté de l’Eglise dans ce monde nouveau, à partir du droit naturel : la dignité de la personne humaine. (C’est Dignitatis Humanæ.)

    D’autre part, l’Eglise entend se servir de l’argument de la raison (qui pour elle est une participation au Logos divin) dans le monde musulman. Ce qui en effet consiste d’une certaine façon à introduire les Lumières (l’Aufklärung) dans l’islam, comme le prônent quelques intellectuels musulmans (très minoritaires). Or, en découvrant la raison, les musulmans découvriront le Logos, à savoir le Christ.

    Mon opinion est que nous devons d’abord connaître tel qu’il est cet enseignement de Benoît XVI, et l’accueillir favorablement parce qu’il s’agit du pape. Mon opinion est aussi que cette construction intellectuelle est remarquable, et qu’elle est peut-être extrêmement importante pour l’avenir. La seule objection que je ferais (mais peut-être n’est-ce pas vraiment une objection, c’est simplement un autre point de vue qui n’est pas contradictoire), c’est que les musulmans qui se convertissent le font parce qu’ils découvrent l’Amour de Dieu, et non au terme d’un raisonnement sur la foi et la raison.

    Quoi qu’il en soit, il est vain de se référer aux anciennes réactions pontificales aux Lumières. Si l’on s’imagine qu’on va convertir les Malais en leur disant que seule la religion catholique a des droits et que les autres religions sont des fausses religions qui n’en ont aucun, car l’erreur n’a aucun droit, autant rester chez soi, ou calfeutré dans sa chapelle intégriste…

  • Quand Dieu ne sait plus trop ce qu’il dit

    Les experts-professeurs fabricants de la néo-liturgie avaient décidé que l’épître et l’évangile ne suffisaient pas à la messe, et que pour être plus didactique il fallait une autre lecture, tirée de l’Ancien Testament, qui serait en rapport avec l’évangile du jour.

    Aujourd’hui, dans leur « dixième dimanche du temps ordinaire lectures A », Jésus cite précisément une phrase de l’Ancien Testament : « Allez apprendre ce que veut dire cette parole : “C’est la miséricorde que je désire, et non les sacrifices”. » (© Copyright AELF - Paris - 1980 - 2006  Tous droits réservés)*

    La première lecture est donc le texte de l’Ancien Testament où l’on trouve cette citation, chez le prophète Osée, où Dieu dit, selon la néo-liturgie de ce jour : « Car c’est l’amour que je désire, et non les sacrifices » (© Copyright AELF - Paris - 1980 - 2006  Tous droits réservés).

    Ainsi voit-on que Jésus, le Verbe divin, est incapable de citer littéralement un propos de Dieu. Il ne connaît pas très bien l’Ancien Testament et cite de mémoire… Dieu cite Dieu à peu près… Miséricorde, amour, tout ça c’est pareil…

    Evidemment il n’en est pas ainsi. Jésus a cité mot pour mot ce que disait Dieu (c’est-à-dire ce qu’il disait lui-même) par le prophète Osée.

    La différence que le « (© Copyright AELF - Paris - 1980 - 2006  Tous droits réservés) » ose faire entre les deux textes vient de principes de traduction qui font de Dieu un partisan de l’à peu près.

    Les experts-professeurs de la néo-traduction (© Copyright AELF - Paris - 1980 - 2006  Tous droits réservés) ont décidé que le mot hébreu hesed devait se traduire par amour. D’où le texte d’Osée selon (© Copyright AELF - Paris - 1980 - 2006  Tous droits réservés).

    Mais Jésus ne cite pas le texte hébreu (il ne cite surtout pas le texte hébreu du Xe siècle après Jésus-Christ, celui dont nous disposons…). Il cite, comme toujours, l’Ancien Testament dans la version des Septante (il y a une seule exception : quand il va mourir sur la croix, ce qui devrait faire l’objet d’une réflexion particulière).

    Au IIIe siècle avant Jésus-Christ, une équipe de rabbins d’Alexandrie (les Septante), qui connaissaient et parlaient parfaitement l’hébreu et le grec (contrairement à nos experts-professeurs), ont traduit l’Ancien Testament en grec. C’est rapidement devenu la version courante de la Bible dans tout le bassin méditerranéen, dont la langue véhiculaire était le grec (mais oui, Jésus parlait – aussi – le grec : et en quelle langue croyez-vous qu’il parlait avec Pilate ?).

    Les rabbins ont traduit le mot hébreu hesed par le mot grec éléos, qui veut dire pitié (Kyrie eleison), et qui a été génialement (providentiellement) traduit en latin par misericordia.

    Par la bouche d’Osée, Dieu dit : « éléos thélo kai ou thyssiane ». A savoir : « Je veux la miséricorde et non le sacrifice. » Et Dieu rappelle dans l’Evangile, par la bouche de Jésus le Verbe : « éléos thélo kai ou thyssiane » : Je veux la miséricorde et non le sacrifice.

    La phrase est rigoureusement la même. Mais nos experts-professeurs traduisent l’évangile du grec, et là ils trouvent la phrase authentique, et ils traduisent l’Ancien Testament de « l’hébreu », et là ils lisent autre chose. Car ils sont beaucoup plus savants que les rabbins d’Alexandrie. Au point de nous faire croire que Dieu ne sait pas exactement ce qu’il dit.

    Et cette impiété qu’on a enseigné ce matin dans toutes les églises où se célèbre la liturgie selon la « forme ordinaire ».

    * Toute citation du chef-d’œuvre de l’épiscopat français adapté de la Sainte Ecriture pour l’usage « liturgique » doit impérativement comporter cette mention. Dont acte.

  • 4e dimanche après la Pentecôte

    Du moment que le Seigneur accordait à beaucoup des guérisons de diverses sortes, ni temps ni lieu ne purent contenir l'empressement de la foule à se faire guérir. Le soir tombait, ils le suivaient ; le lac était là, ils le pressaient. C'est pourquoi II monte dans la barque de Pierre. C'est la barque qu'en S. Matthieu nous voyons encore agitée, en S. Luc remplie de poissions : vous reconnaîtrez ainsi et les débuts agités de l'Église et, plus tard, sa fécondité ; car les poissons représentent ceux qui se meuvent dans la vie. Là le Christ dort encore chez les disciples, ici II commande : II dort chez ceux qui tremblent, II est éveillé chez les parfaits. (…) Nulle agitation pour la barque où la prudence conduit, d'où est absente la perfidie, que pousse la foi. Comment pouvait-elle être agitée, ayant pour pilote celui sur qui est fondée l'Eglise ? Il y a donc agitation quand la foi est faible ; sécurité quand l’amour est parfait. Aussi bien, si l'on commande aux autres de jeter leurs filets, on ne dit qu'au seul Pierre : « Mène au large », c'est-à-dire dans la haute mer des controverses. Y a-t-il profondeur comparable à la vue des profondes richesses, à la connaissance du Fils de Dieu, à la proclamation de sa génération divine ? Celle-ci, l'esprit humain ne peut certainement la saisir et pleinement sonder par la raison ; mais la plénitude de la foi l'atteint. Car s'il ne m'est pas permis de savoir comment II est né, il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il est né ; j'ignore le mode de sa génération, mais je reconnais le principe de sa génération. Nous n'étions pas là quand le Fils de Dieu est né du Père ; mais nous étions là quand le Père l'a déclaré Fils de Dieu. Si nous ne croyons pas Dieu, qui allons-nous croire ? Tout ce que nous croyons, nous le croyons comme vu ou entendu : la vue se trompe souvent, l'ouïe fait foi (« in fide est »).

    Saint Ambroise