29 octobre 2006

Misérables

Des évêques, farouchement opposés à la libéralisation de la messe de saint Pie V semble-t-il décidée par Benoît XVI, cherchent tous les moyens de contrecarrer cette décision. Leur dernière trouvaille est que, s’il n’y a pas moyen d’empêcher cette catastrophe, qu’au moins on limite les dégâts en obligeant les prêtres qui célébreront selon l’ancien missel à utiliser le nouveau calendrier et le nouveau « lectionnaire », afin de préserver « l’unité » liturgique de l’Eglise.

Les misérables. S’ils arrivaient à leurs fins, ce n’est pas une « unité » qui serait construite, mais de nouvelles divisions qui pourraient se faire jour, dans le cas où certains prêtres accepteraient ce « marché », qui serait évidemment refusé par le plus grand nombre.

Le calendrier et les lectures font partie intégrante de l’ancien missel. Comme le nouveau calendrier et les nouvelles lectures pour le nouveau missel : ce calendrier et ces lectures sont des illustrations de la « fabrication » (dixit le cardinal Ratzinger) de la nouvelle liturgie par des experts tournant le dos à l’esprit authentique de la liturgie pour concocter un ensemble qui se veut rationnel et pédagogique. Non selon la pédagogie divine, mais selon les théories humaines du XXe siècle.

L’un des aspects les plus déplorables du nouveau missel est la façon dont on a sélectionné les « lectures » de la messe dominicale. On a choisi des textes sur un même thème, comme si la messe consistait à réfléchir sur les concordances entre les textes de la Bible. Alors que les textes de toutes les liturgies traditionnelles sont (sauf cas particulier des grandes fêtes qui imposent leur thème) un bouquet de fleurs multicolores, cueillies comme au hasard dans l’Ecriture. Car il ne s’agit pas de raisonner, mais d’adorer, d’entrer en contact avec Dieu : on n’entre pas en contact avec Dieu par la raison, mais par le cœur et par la chair. Dieu le Verbe ne se donne pas à raisonner, il se donne à manger.

On prétend que le nouveau « lectionnaire » est beaucoup plus riche que l’ancien. C’est matériellement vrai. Mais cette façon de le fabriquer aboutit en réalité à un appauvrissement considérable. Le fidèle est enfermé dans une problématique rationnelle. On lui donne clef en main l’explication de tel texte par un autre. Il croit avoir tout compris, alors qu’il est resté à la surface.Dans la sainte Ecriture, il n’y a jamais un texte unique qui donnerait la clef de compréhension d’un autre texte. Ce n’est pas un chant à deux (ou trois) voix qui se complètent, c’est une gigantesque polyphonie, aux résonances infinies, dont on ne peut jamais épuiser les potentialités. Et cela pour une raison très simple, c’est que c’est la parole de Dieu, qui nous parle, à nous, mais nous dépasse infiniment.

C’est pourquoi il n’y a rien de « rationnel » dans les liturgies traditionnelles. Dans la liturgie byzantine, il y a même, à partir de la fête de la Sainte Croix, un double calendrier, celui des évangiles qui continue d’égrener les dimanches après la Pentecôte, et celui des épîtres qui en est déconnecté. Ainsi est-on sûr qu’il n’y ait pas de rapport rationnel entre l’un et l’autre texte. On retrouve un peu de cela dans les matines du bréviaire traditionnel (monastique, en tout cas, c’est le seul que je connaisse) : à partir du premier dimanche d’août, les lectures des premier et deuxième nocturnes sont déconnectés de celles du troisième nocturne, celui-ci (qui comporte l’évangile) étant le seul à suivre l’ordonnancement des dimanches après la Pentecôte.

Enfin, pour présenter un plus grand nombre de lectures, on les étale sur trois ans. Ce qui est psychologiquement, donc ici spirituellement, déstabilisant. Dans la vie de tous les jours, on ne change pas sans arrêt de repères et d’horaires. Si on le fait, on perd beaucoup de temps et d’énergie. Et si on élève un enfant ainsi, on l’empêche de se structurer. De même, il est important que l’année liturgique soit toujours rythmée par les mêmes occurrences, ce qui permet d’approfondir année après année la perception de l’épître et de l’évangile. Comme en une spirale dont le cercle est toujours le même, et jamais le même, conduisant peu à peu vers son centre, qui est Dieu. La liturgie est toujours la même, mais chaque année notre rapport à la liturgie se modifie, s’approfondit, se densifie.

L’année liturgique est un tout. Elle symbolise l’histoire de l’humanité, l’histoire du salut, notre histoire personnelle. Il n’y a pas trois histoires de l’humanité, trois histoires du salut, et nous n’avons pas trois vies.

Le mot essentiel de la liturgie est « canon ». Un canon est immuable. La liturgie doit être immuable. Dieu est immuable. Stat crux dum volvitur orbis.

Quant au souci de l’unité liturgique, c’est une blague de très mauvais goût. Il n’y a aucune unité liturgique dans les messes de Paul VI, qui sont livrées à la créativité la plus débridée des clercs et des « animateurs ».

En outre, l’unité liturgique n’est pas un objectif légitime. Il y a eu, certes, en Occident, un mouvement historique d’unification liturgique, correspondant à une centralisation romaine de plus en plus étroite (et dont le point culminant fut le missel de saint Pie V). Dom Guéranger, pour qui j’ai une immense admiration mais que je suis pas sur ce point-là, se montrait un partisan résolu de cette unification. Mais on voit bien qu’il s’agit chez lui d’une position tactique (sinon il ne citerait pas de façon si prolixe les liturgies byzantine, mozarabe ou gallicane dans son Année liturgique) : il s’agit pour lui de lutter contre les déviations liturgiques qui renaissent sans cesse, et auxquelles seule l’autorité romaine peut mettre le holà. Et dom Guéranger a été magnifiquement entendu par saint Pie X (qui fut un grand et authentique réformateur liturgique). Mais dom Guéranger ne pouvait pas imaginer qu’un jour les déviations liturgiques (celles-là même qu'il dénonçait) viendraient de Rome, et qu’alors la centralisation romaine conduirait à une destruction de la liturgie latine.

Malgré cette unification, il n’y a jamais eu un seul rite latin. Avant le tsunami de la réforme dite liturgique, il y avait à côté du rite romain le rite ambrosien (Milan), le rite mozarabe (Tolède), le rite de Braga, le rite lyonnais (vénérable témoin de l’ancien rite gallican), le rite des chartreux, le rite des carmes, le rite dominicain…

Face au dessèchement de la liturgie ex-latine à géométrie variable, imposée de façon totalitaire (saint Pie V n’avait absolument pas procédé ainsi), il est non seulement possible et légitime, mais nécessaire, de briser le diktat et de redonner aux fidèles la possibilité de connaître une liturgie bien plus évidemment spirituelle et surnaturelle. Dans toute son ampleur et dans toutes ses dimensions, calendrier et « lectionnaire » compris.

Commentaires

J'ai parcouru avec consternation cette chronique, et je pense à un titre qui lui conviendrait: "Eloge de l'irrationnel".
Ce qui est de la plus haute Tradition de l'Eglise, l'interprétation de l'Ancien Testament par le Nouveau, et l'émerveillement devant l'illumination de la prophétie par le Christ, semble trop "rationnel" à l'auteur.
La liturgie, certes, est le domaine de l'adoration. Si cette adoration doit laisser entièrement de côté notre intelligence, à quoi sert de suivre la sainte Messe dans un Missel ? Si je comprends quelque chose, dit en substance l'article, c'est que je sors de la prière. Réfléchir, c'est déjà désobéir.

Il y a une année S. Matthieu, une année S. Marc, une année S. Luc. Quelle terrible déstabilisation pour les fidèles ! L'année liturgique, bien sûr, est toujours "rythmée par les mêmes occurrences", les grandes fêtes du Salut. Pourquoi faudrait-il se priver de la richesse des nuances du même récit selon les Evangélistes ? Croyons-nous vraiment qu'il soit déstructurant, à un an d'intervalle, de lire deux Passions "différentes"? C'est à se demander pourquoi l'Esprit saint a suscité quatre Évangélistes. Nous pourrions reprendre le "Diatessaron" ou d'autres essais antiques d'harmonisation, et abandonner ces quatre textes déstabilisants.

Et puisque M. Daoudal traite nos évêques de "misérables", je le traite, lui, de sot.

Abbé B.C.

Écrit par : Abbé B. C. | 30 octobre 2006

1 - Il est de la plus haute tradition d'interpréter l'ancien testament par le nouveau, mais j'ai montré, sans crainte de pouvoir être démenti, que cela ne s'est jamais fait dans la liturgie avant 1969. Parce que les auteurs liturgiques étaient sots, bien sûr.

2 - L'exemple de la Passion est particulièrement mal choisi : la liturgie latine traditionnelle présente chaque année la Passion selon les quatre évangélistes, permettant ainsi d'apprécier les "nuances" (?) quasiment en temps réel, au temps même de la Passion.

3 - Je n'ai pas traité de misérables "nos évêques", mais les deux ou trois qui ont lancé cette idée d'imposer le nouveau calendrier et le nouveau lectionnaire aux prêtres célébrant la messe de saint Pie V.

Écrit par : Yves Daoudal | 30 octobre 2006

Merci de votre réponse.

1 - Désolé pour votre "crainte de pouvoir être démenti", mais je vous propose de parcourir la réforme de la Semaine Sainte par Pie XII, en 1955. Comment appelez-vous (pour ne prendre qu'un exemple) la lecture du passage de la Mer Rouge lors de la Veillée pascale, sinon une préfiguration, exprimée dans la liturgie, de la Pâque du Seigneur ? Ou encore la prophétie d'Isaïe lue le Lundi saint ? Je vous concède qu'il n'y en a pas des millions de ce type dans l'année liturgique, mais il y en a. Et avant 1969.

2 - Dans cette même réforme de 1955, les quatre Passions sont effectivement lues au cours de la même semaine, mais Marc et Luc sont lues resp. le mardi et le mercredi saints. Peu de fidèles y assistent. Ce qui prive tout de même la majorité des fidèles de ces deux récits. Notamment de la magnifique douceur qui caractérise celui de saint Luc.

3 - Le nombre importe peu pour des successeurs des Apôtres. On peut être respectueusement en désaccord sans tomber dans l'insulte.

Écrit par : Abbé B. C. | 30 octobre 2006

1 - J'avais écrit expressément : sauf cas particulier des grandes fêtes.
2- C'est vous qui avez évoqué le missel. Si on a un missel on a les quatre passions. Les lire pendant la semaine sainte n'est pas au-dessus des forces du fidèle moyen. C'est plutôt un minimum.
3 - Un misérable est un misérable, quel que soit son titre ou sa fonction. Et quand c'est un évêque qui retire de la bouche des chrétiens le pain liturgique, ou qui le corrompt, ou qui empêche de le trouver, c'est infiniment plus grave que de le faire pour du pain de froment. Personne ne m'empêchera de dénoncer les évêques qui ont fait tant de mal, qui ont donné des pierres aux fidèles qui leur quémandaient un peu de pain, et qui l'ont fait avec tant d'orgueil et de morgue, qui ont détruit la liturgie et qui en sont fiers. Et qui continuent. Contre le pape. Hélas, aux dernières nouvelles, ils sont plus que deux ou trois.

Écrit par : Yves Daoudal | 30 octobre 2006

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