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Il y a 50 ans (19) : Pâques (1)

C’est à propos de la collecte du dimanche de la Résurrection qu’on lit le propos le plus choquant, le plus impie, le plus inepte, de Dom Antoine Dumas, le Dr Frankenstein des collectes du nouveau missel, le grand manitou de leur soi-disant « restauration ». Il fallait, dit-il, dégager la collecte de sa « déformation grégorienne ». Car, d’après lui, saint Grégoire le Grand, le grand ordonnateur de la liturgie latine, le grand orfèvre des oraisons, avait « déformé » une collecte existante. Il fallait donc retrouver la collecte originelle. Et une fois retrouvée il fallait… la modifier, parce qu’elle n’était pas satisfaisante… et l’on a donc inventé une nouvelle fin. La vraie raison de ce tripatouillage est qu’il fallait supprimer la teneur anti-pélagienne de la collecte de saint Grégoire. Comme d’habitude.

Ce n’est pas seulement la collecte de Pâques qui est en cause. Le propos de dom Dumas était général : nombre d’oraisons ont subi la « déformation grégorienne », d’où précisément la nécessité de « restaurer » les oraisons dans leur pureté d’avant saint Grégoire le Grand… Et c'est ce qu’il a réussi à faire gober à toutes les autorités post-conciliaires…

Voici la collecte traditionnelle de Pâques, telle qu’elle figure dans les missels depuis toujours :

Deus, qui hodierna die per Unigenitum tuum, aeternitatis nobis aditum devicta morte reserasti : vota nostra, quae praeveniendo aspiras, etiam adjuvando prosequere. 

O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : secondez de votre secours les vœux que vous nous inspirez, en nous prévenant au moyen de votre grâce.

Les vœux que nous formons pour notre avancement spirituel, c’est Dieu qui nous les inspire, et nous lui demandons de nous aider à les réaliser. Et nous le lui demandons en ce jour où il nous a ouvert les portes de l’éternité par sa victoire sur la mort. Pour que nous puissions entrer avec lui. On insiste sur le fait que c’est lui, c’est sa grâce, qui nous fera entrer, et non nos belles aptitudes d’homme moderne. C’est cet accent d’humilité qu’il faut supprimer, que ne supporte pas l’orgueil de l’homme moderne. Oui, cette expression de la collecte, ciselée par saint Grégoire le Grand, se ressent du combat anti-pélagien de l’époque. Et ce serait une raison de la supprimer ? C’est au contraire une raison de la garder, car il n’y a pas eu d’époque aussi pélagienne que la nôtre.

La collecte originelle, selon dom Dumas, se trouve dans le recueil dit Gelasianum Vetus :

Deus, qui per Unigenitum tuum aeternitatis nobis aditum devicta morte reserasti, da nobis, quaesumus, ut, qui resurrectionis sollemnia colimus, per innovationem tui spiritus a morte animae resurgamus. 

O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : donnez-nous, nous vous le demandons, nous qui célébrons les solennités de la Résurrection, de ressusciter de la mort de l’âme par la rénovation de ton Esprit.

Mais la fin de cette oraison (qu’on ne trouve que dans 7 anciens livres liturgiques, et qui a disparu au XIe siècle) ne plaisait pas non plus aux soi-disant « restaurateurs », parce qu’il y avait deux fois le mot « mort » dans une collecte de Pâques.

Voici le texte même de dom Antoine Dumas :

« Il est arrivé parfois que de beaux textes, retenus après une sélection sévère ou même parfaitement restaurés, et mis à la place qui leur convenait le mieux, ne donnent pas encore entière satisfaction. Dans ce cas, une légère adaptation demeurait nécessaire. Le cas plus typique est celui de la collecte du dimanche de Pâques qui, dégagée de sa déformation grégorienne passée dans le Missel de Pie V et rendue conforme au meilleur témoin (Gélasien 463), se terminait par une chute regrettable évoquant la mort pour la deuxième fois en quelques mots. On a cru bon de mettre la finale en harmonie avec la joie pascale en remplaçant a morte animae par in lumine vitae. »

Il convient de signaler que si dom Antoine Dumas affirme que la collecte gélasienne précède celle de saint Grégoire, dom Louis Brou avait argumenté, dans un livre paru peu avant (1960), que selon lui la plus ancienne est celle de saint Grégoire et que la gélasienne est une adaptation. Une… déformation ? En 1973, dans un livre sur Le péché originel dans la liturgie romaine, où il examine les oraisons des plus anciens sacramentaires de ce point de vue, Gerard Lukken a donné raison à dom Brou : la première partie de l’oraison a pour origine une phrase du commentaire de saint Grégoire sur le Premier Livre des Rois. Plus récemment, en 2011, Edward Schaefer, professeur à l’université de Floride et spécialiste de chant grégorien, a écrit dans un article sur l’herméneutique de continuité : « L'idée du Concilium selon laquelle la prière a été “corrompue” est donnée sans fondement et à l’encontre de ce que la tradition indique. »

On a déjà vu que ce que dom Dumas appelle « légère adaptation » est plus d’une fois une fabrication de bric et de broc, un assemblage de formules d’origines diverses, dont certaines non romaines. Ici l’adaptation est a priori légère, en effet, puisqu’on a remplacé « de la mort de l’âme » par « dans la lumière de vie ».

Deus, qui hodierna die, per Unigenitum tuum, aeternitatis nobis aditum, devicta morte, reserasti, da nobis, quaesumus, ut, qui resurrectionis dominicae sollemnia colimus, per innovationem tui Spiritus in lumine vitae resurgamus. 

O Dieu, qui avez en ce jour, par la victoire de votre Fils unique sur la mort, ouvert pour nous l’entrée de l’éternité : donnez-nous, nous vous le demandons, nous qui célébrons les solennités de la Résurrection, de ressusciter dans la lumière de vie par la rénovation de ton Esprit.

L’expression « in lumine vitae » est une invention. Elle ne se trouve nulle part dans la liturgie, et elle est rarissime chez les pères, malgré le « habebit lumen vitae » de Jean 8,12.

Ce faisant, on a remplacé une fin d’oraison très claire et précise par une autre qui n’a pas d’antécédent dans la tradition et qui est très floue. Car on ne sait pas si le resurgamus de la fin a le même sens que le resurrectionis qui précède. En fait ils ne peuvent pas avoir le même sens, puisque le Christ est réellement ressuscité, et que pour ce qui nous concerne, ou bien nous sommes virtuellement ressuscités en lui, ou bien il s’agit de notre résurrection corporelle à la fin du temps. On ne sait pas. Alors que la fin de l’oraison gélasienne évoquait cette « résurrection » (dont saint Augustin a beaucoup parlé) qui est le passage de la mort de l’âme à la vie de l’âme, par la grâce de Pâques que nous communique le Saint-Esprit. Comme le dit Lauren Pristas, « un langage clair avec une signification spécifique a été échangé contre un langage agréable et à consonance positive de signification incertaine ».

*

En ce qui concerne l’ensemble de la messe et de l’office du jour de Pâques, ce qui apparaît de façon spectaculaire est la suppression des anges. La péricope de l’évangile elle-même a été soigneusement choisie de façon à ce qu’aucun ange n’y apparaisse (il a bien fallu en passer par là lors de la veillée, ça suffit). Or toutes les antiennes des psaumes de l’office traditionnel du jour parlent des anges (et aussi aux matines le premier grand répons solennel et le commentaire de l’évangile par saint Grégoire le Grand, avant que Pie XII les supprime). L’ange du Seigneur descendit et roula la pierre, il y eut un grand tremblement de terre quand l’ange descendit du ciel, son aspect était comme l’éclair, il fit tellement peur aux gardiens qu’ils furent comme morts, l’ange du Seigneur dit aux femmes : ne craignez pas… Cela peut paraître surprenant que les antiennes de la résurrection n’évoquent pas directement la résurrection. Mais la liturgie respecte le mystère. Personne n’a vu la résurrection. La résurrection du Christ, c’est un tombeau vide, avec un ange, ou deux anges. Des messagers qui nous annoncent le fait de la résurrection. La liturgie répète donc sans cesse « Surrexit Dominus vere », le Seigneur est vraiment ressuscité, mais pour en savoir davantage il faut, dans un premier temps, s’en remettre aux anges. Et ces antiennes sont celles de toute la semaine de Pâques, tandis que d’autres éléments de la liturgie détaillent les autres aspects… Evidemment, quand on ne croit plus aux anges, on n’a pas d’autre solution que de les supprimer…

Commentaires

  • Encore merci cher monsieur pour votre travail "de bénédictin".
    Travail un peu déprimant certes mais ô combien instructif.

    Orgueil de l homme moderne...
    Rejet du pelagianisme...

    Heureusement que notre pape redresse la barre (au moins en ce qui concerne la dérive pelagienne..)

  • Roger
    Votre humour est féroce, mais combien justifié. Bergoglio ne sait pas ce que pélagien veut dire, il confond avec traditionaliste. Comme tous les gauchistes qui déforment en permanence le sens des mots.
    C'est curieux tous ces gens qui ne croient pas aux anges, ni aux démons, croient au confinement.

  • Mon cher Dauphin, je vous souhaite une sainte fête de Pâques, mais je me demande si l'Esprit Saint vous inspire quand vous prêtez à Roger un humour féroce. S'agissant du pélagianisme, du semi-pélagianisme, et disons-le plus clairement, de la licence, le prétendu pape condamne d'un mot savant ce qu'il incarne dans les faits. C'est pareil avec le pharisaïsme.
    Mais je doute fort que Roger en ait pris la mesure.

  • Soyons humbles : aucun homme (ni Dauphin Nni Stavrolus ) ne connait les desseins mystérieux de la Providence.

    Peu importe ce que pense finalement le Saint Pere.

    L essentiel est de constater que sur ce point il prend discrètement mais fermement le contre-pied des dérives des années 1960...

  • Merci mon cher Stavrolus, Saintes fêtes de Pâques et à tous ici. C'est pire que les Catacombes, les fidèles au moins avaient la messe et les sacrements.
    Vous aviez raison sur le pélagianisme. Plus d'illusions sur les hommes et mettons notre confiance en Dieu. Lucifer règne sur la planète, cela ne pourra pas durer très longtemps autrement tout le monde perdra la foi comme Jésus le suggérait " A mon retour....

  • Cher Yves, merci d'avoir mis le chant grégorien en ligne. J'ai fait du grégorien avec Michel Wackenheim plus connu par ses cantiques populaires. Et j'ai croisé Monsieur Viret musicologue. J'ai fait des découvertes sur le carré magique ROTAS SATOR et j'étudie la mosaïque de Saint-Ours au Val d'Aoste. C'est d'une complexité extrême. Bonne santé. André Léger

  • Merci beaucoup monsieur Daoudal pour toutes les informations très précieuses et enseignements.
    Il me manque souvent les bases pour ne pas dire toujours, je dois chercher par ailleurs pour comprendre les mots clés comme collecte ou pélagien, c'est vous dire d'où je viens, mais malgré tout c'est passionnant même si je ne comprends probablement que quelques petits pourcents du tout.
    Merci pour votre partage et bonne fête de Pâques en ayant au cœur la joie de la consolation au creux de la main de l'Amour.

  • Monique je suis exactement dans votre cas.
    Par ailleurs merci Mr Daoudal de nous rappeler que les anges ont dit que Jésus était ressuscité, je n'avais pas réalisé, je croyais que seules les apparitions de Jésus en donnaient la preuve.

    Aujourd'hui je suis trop triste car je trouve que Pâques sans communier n'est pas vraiment Pâques. Mais je n'ose pas trop faire ma rabat-joie quand les gens me souhaitent Joyeuses Pâques Alléluia il est ressuscité. Alors je réponds: "vous aussi" mais au fond de moi je n'y crois pas vraiment.
    Pour finir, j'ai une question Mr Daoudal à laquelle vous saurez peut-être répondre : qu'est ce qui est d'obligation, la messe de la Vigile pascale, dans la nuit après minuit, ou la messe de Pâques elle même , par exemple à 10heures du matin ?

  • Une des deux. Une messe de Pâques. La messe de la vigile est une messe de Pâques.

  • On comprendrait la suppression des matines de Pâques (enfin, pour être exact, leur omission par ceux qui assistent à la veillée) si la veillée pascale se finissait vraiment à l'heure de laudes, mais force est de constater que quasiment partout, et je parle des communautés qui suivent l'ancien missel, elle se termine bien avant même le milieu de la nuit, heure où l'Ordo Hebdomadæ Sanctæ de 1955 demande de commencer la messe...

    Quant au premier répons desdites matines (Angelus Domini), on pourra se consoler dimanche prochain, que l'on suive le bréviaire romain de saint Pie X, celui de Jean XXIII ou le bréviaire monastique. Ce sera le premier.

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