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Saint François Borgia

Extrait de La famille Borgia, par Raphaël Carrasco, chapitre IX :

Dès l'âge de douze ans notre jeune aristocrate entrait au service de la famille royale en tant que page de l'infante doña Catalina, fille de Jeanne la Folle, pour passer ensuite au service de l'impératrice Isabelle de Portugal dès son mariage avec Charles Quint célébré en mars 1526. La légende a brodé : le jeune François aurait conçu auprès de l'admirable Isabelle un amour intense et pur, platonique et presque mystique. La belle impératrice maria son écuyer avec une dame de sa suite, Leonor de Castro, qui lui donna huit enfants, quatre filles et quatre garçons (1529, il avait dix-neuf ans). En cadeau de noces, l'empereur éleva la baronnie de Llombay, que la famille Borja possédait déjà, au rang de marquisat pour le jeune marié. Celui-ci montra des dons certains pour la vie du palais, à la fois brillant courtisan et guerrier courageux. Lors du désastre militaire de Provence en octobre 1536, il assista dans ses derniers moments son grand ami le poète Garcilaso de la Vega.

L'existence de François, exemplaire à tous égards, tant comme meneur d'hommes que comme ami et mari, se déroula sans heurts jusqu'au 27 mars 1546, jour où trépassa son épouse chérie et où il décida de changer de vie. L'hagiographie a bien noté des signes avant-coureurs de cette révolution intérieure, ainsi l'épisode archi-fameux survenu en 1538 dans la chapelle royale de Grenade où François, devant le cadavre défiguré de l'impératrice Isabelle, se serait écrié : « Jamais je ne servirai de seigneur qui puisse mourir » — « No más servir a señor que se me pueda morir ». D'autres voix précisent que ce fut le sermon prononcé par le bienheureux Juan de Ávila devant la dépouille de la défunte qui ouvrit les yeux du gentilhomme. La présence ici de cette grande figure de la spiritualité espagnole de la Renaissance n'est pas fortuite, pensons-nous. Juan de Ávila*, tenant de cette spiritualité si particulière qu'on appelle recueillement — recogimiento — que l'Inquisition et l'Église officielle considéraient avec une extrême défiance, s'était entouré de disciples presque tous d'origine judéo-converse qui ne trouvant pas leur compte dans l'offre spirituelle de l'Église officielle allaient rejoindre Ignace de Loyola et ses premiers compagnons dès les débuts de leur extraordinaire aventure. Il est évident que François Borgia partageait avec Juan de Ávila ce besoin de renouvellement spirituel et de réforme de l'Église dans et par l'Église qui animait le futur fondateur de la Compagnie de Jésus. Mais l'heure de la rencontre n'avait pas encore sonné. Elle n'allait pas tarder.

Entre 1539 et 1543, François Borgia, nommé vice-roi de Catalogne, réside à Barcelone. C'est là qu'il entre en contact pour la première fois avec des membres de la Compagnie de Jésus et pas des moindres puisqu'il s'agit de deux compagnons de saint Ignace et co-fondateurs de la Compagnie, le Basque Antonio Araoz et le Savoyard Pierre Favre. C'est alors que débutent ses échanges épistolaires avec Ignace de Loyola. En janvier 1543 il hérite du duché de Gandía à la mort de son père. De retour sur ses terres, il montre un saint penchant pour la justice, se montrant très généreux envers les pauvres et les nécessiteux, fort proche de ses vassaux. Ces derniers sont dans leur majorité des morisques récemment convertis au catholicisme (1526) ce qui conduira le jeune duc à s'intéresser aux questions d'évangélisation des néophytes. C'est dans cet esprit qu'il accorda sa protection et employa comme précepteur de ses enfants Bernardo Pérez de Chinchón, traducteur d'Érasme, chanoine dans la collégiale de Gandía et auteur de deux traités de controverse antimusulmane, l'Antialcorano (Valence, 1532) et les Diálogos cristianos contre la secta mahomética (Valence, 1535). C'est aussi dans le but d'aider efficacement à la sincère conversion des morisques et à leur assimilation qu'il créa en 1545 le premier collège destiné à l'instruction religieuse des enfants morisques, collège qu'il léguera à la Compagnie en 1646 lorsqu'il prendra des engagements définitifs d'entrer dans l'ordre. Tout en œuvrant à la conversion des morisques, François Borgia développe des activités qui reposent sur le savoir-faire de ces populations : la canne à sucre et la soie, les deux piliers de la prospérité du duché au XVIe siècle.

Son épouse, doña Leonor de Castro, décède le 27 mars 1546. C'est pour lui un coup terrible. Désormais plus rien ne le retient dans le monde. Il fait les exercices spirituels sous la direction du P. Andrés de Oviedo, le patriarche de l'Ethiopie, et dès le 2 juin, trois ans à peine après avoir hérité le duché de Gandía, François fait vœu de chasteté et d'obéissance auprès du supérieur de la Compagnie de Jésus et fait aussi le vœu d'y entrer au plus tôt. Ignace de Loyola lui fait savoir qu'il est ravi de l'accueillir tout en lui recommandant de garder son adhésion secrète — car, dit le saint, le monde n'avait pas d'oreilles pour entendre un tel fracas — le temps de mettre ses affaires en ordre et de faire un peu de théologie. À compter de cette date et jusqu'à sa mort, survenue à Rome le 30 septembre 1572, François de Borja voua tout son génie et toute son énergie à l'apostolat jésuitique.

* Jean d’Avila, canonisé par Paul VI en 1970, et proclamé docteur de l’Eglise par Benoît XVI en 2012.

Commentaires

  • Une maladresse de traduction : ce fut un apostolat jésuite, plutôt que jésuitique...
    (On voit d'ailleurs, aujourd'hui comme hier, que le grand défaut des Jésuites n'a jamais été le jésuitisme hypocrite (c'est une calomnie de leurs adversaires), mais l'orgueil ; ils étaient persuadés, en Extrême Orient dès le XVI°-XVII°, comme en Amérique latine au XX°, comme en paléontologie, etc. d'être "les meilleurs")

  • Oui, ça m'a fait tiquer mais je n'ai pas voulu toucher au texte (en français on dit duc de Gandie et Jean d'Avila). Et jésuitique, au départ, n'était pas péjoratif. Le fait qu'il le soit devenu presque toujours en dit long... Toutefois le CNRTL dit "souvent péjoratif", et cite une phrase de Stendhal où il ne l'est pas: "un petit poème dans le genre jésuitique, c'est-à-dire dans les genre des poèmes latins faits par des jésuites vers 1700".

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