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Dans la Rome riche et triomphante, saint François d’Assise voyait la Jérusalem céleste

Extrait de Pour la Sainte Eglise Romaine, de l’abbé Victor-Alain Berto, qui toute sa vie sacerdotale a été au service des enfants les plus pauvres d’entre les plus pauvres.

L’esprit de secte, l’esprit de toutes les sectes est un esprit d’univocité et d’exclusion. L’esprit catholique est un esprit d’analogie et d’intégration. Ce n’est pas à dire, hélas, que l’esprit de secte ne se soit introduit en aucun temps ni en aucun lieu chez aucun catholique, mais, encore une fois, ce sont les saints qu’il faut considérer parce que c’est en eux seuls que l’Eglise catholique déclare solennellement reconnaître son propre esprit, l’esprit catholique. Luther s’est retranché de Rome, s’est misérablement aveuglé sur Rome, a jeté sur Rome les anathèmes dont saint Jean frappe la nouvelle Babylone ; mais dans cette même Rome, avec des yeux pleins d’amour, saint François d’Assise et saint Benoît Labre ont vu l’image de la Jérusalem céleste : qui a raison ? Luther a fait du pape l’Antéchrist, le négateur et le destructeur de l’Evangile, mais François et Benoît ont vu dans le Pape non seulement le protecteur du dehors, mais le garant authentique, le dépositaire et le dispensateur de toute la vertu de l’Evangile : qui a raison ?

François n’a pas eu la sottise d’exiger qu’Honorius III pratiquât la Règle franciscaine, mais il a eu l’humilité de demander qu’Honorius III l’assurât de l’évangélicité de la Règle franciscaine. Cinq siècles plus tard, Benoît est venu passer à Rome les huit dernières années de sa courte vie. Il a fait ses délices de n’y avoir d’autre pierre où reposer sa tête que le parvis des églises, et il a fait ses délices de longer les murs du Quirinal ou de la Cité Léonine, demeure de la majesté pontificale. Il a fait ses délices de vivre en guenilles et il a fait ses délices, mêlé au popolino romano, de s’agenouiller place Saint-Pierre sous la bénédiction de Pie VI coiffé de la tiare et porté sur la sedia gestatoria.

Mais tandis qu’un François et un Benoît, avec des millions d’autres, se font une sainteté de vivre indiscernables, si ce n’est au regard de Dieu, dans l’immense foule qui forme la pyramide catholique, tandis qu’ils se font une sainteté de s’assujettir étroitement à l’homme seul élevé au sommet de cette pyramide, au faîte du sacerdoce catholique, ad catholici sacerdotii fastigium, il arrive que ce solitaire s’avise de son côté d’être un saint. Il ne sait pas qu’il l’est, mais il sait qu’il y en a, et qui ne savent pas non plus qu’ils le sont, parmi les innombrables fils dont sa bénédiction courbe les fronts tandis qu’il s’avance sur son trône mouvant au-dessus de la mer humaine. Que pense saint Pie X de lui-même un jour de grande solennité pontificale ? Ce n’est pas difficile à dire. Il n’est point embarrassé de sa tiare ; il sait que ce n’est pas lui qui la porte, mais le Seigneur dont il ne fait que rendre visible l’invisible souveraineté ; il n’est point gêné de la houle de piété qui soulève vers lui l’immense multitude parce qu’il sait qu’il n’en est pas le vrai pôle. D’autant plus facilement qu’il est plus saint, il dissocie sa personne privée de sa personne publique, et sa pauvre humanité, misérable en lui comme en tout autre, de la sublimité de sa fonction. (…) Il sait, parce que l’Esprit Saint le lui fait connaître, qu’il ne lui est pas demandé de régner avec humilité, mais de régner PAR humilité, que le pire orgueil pour lui serait de laisser s’affaiblir en lui la conscience de l’autorité qui lui divinement conférée, ou de permettre à quiconque d’y porter atteinte. (…)

Il sait aussi que saint Pierre n’a jamais de sa personne porté la tiare dont lui-même Pie X est couronné, ni habité un palais, ni célébré sous le baldaquin de bronze ; mais il n’en conclut pas, comme le dernier des imbéciles, que ces magnificences sont une insulte au « pur évangile ». Il est celui sur lequel le peuple chrétien se revenge, en le comblant d’honneurs, des humiliations que le Sauveur a souffertes pour son salut ; il porte la tiare parce que Jésus a porté la couronne d’épines ; il est élevé sur un trône parce que Jésus a gémi sous sa croix ; on l’acclame parce que Jésus a été bafoué. Et cette espèce de compensation, de revanche, pour reprendre le mot, c’est parfaitement le « pur Evangile », car il est écrit qu’il fallait que le Christ souffrît et entrât par là dans sa gloire ; or Pie X se sait être « le doux Christ en terre », le Christ éternellement en gloire, de sorte que, comme dans le cantique du P. de Montfort :

Tu n’en saurais jamais trop faire,
Tu n’en feras jamais assez ;

ces acclamations, ces agenouillements, ces marbres et ces ors, cette chape lamée d’argent et cette triple couronne ne seront jamais que les pauvres imitations et de pâles symboles de la gloire que nous rendrons au Christ dans le ciel, et ce n’est qu’en attendant d’y être que nous les offrons pour ce qu’ils sont, imitations, symboles et figures, au « doux Christ en terre »,  — conformément, sinon à ce qu’on appelle le « pur Evangile », qui n’est qu’un mesquin rapetissement de l’Evangile, mais à l’Evangile véritable, c’est-à-dire à toute lal’Ecriture et à toute la Tradition intégralement et indivisiblement reçues et exploitées par la millénaire et incessante méditation de l’Eglise. (…)

Les formes extérieures auraient pu être très différentes de ce qu’elles sont, soit, et très peu importe. Ce qui est certain est que nous aurions eu, sous d’autres formes, l’équivalent pour l’essentiel. Ce qu’on appelle, injurieusement, le « triomphalisme romain », n’est pour l’essentiel, que l’anticipation ici-bas des gloires de la Jérusalem céleste, et l’affirmation monumentale, cérémonielle, liturgique, de la Primauté souveraine des Successeurs de Pierre, affirmation et anticipation pleinement chrétiennes, purement chrétiennes, intégralement chrétiennes.

On est d’ailleurs surpris, mais surpris jusqu’à la stupeur, de l’incohérence de nos anti-« triomphalistes ». Comment ont-ils accepté de prendre place, Pères ou experts, sur les gradins ou aux tribunes érigées dans le plus « triomphaliste » des édifices catholiques qui soit au monde ? Comment n’ont-ils pas réclamé, avant de consentir à gagner Rome pour y construire enfin « l’Eglise des Pauvres », qui, paraît-il, les attendait pour naître, qu’on dynamitât Saint-Pierre et la Colonnade, qu’on bazardât le Musée des Antiques et la Pinacothèque, qu’on martelât les fresques de Raphaël, qu’on chassât les Chantres de la Sixtine pêle-mêle avec la Garde Noble, la Garde Suisse, la Gendarmerie Pontificale et la Garde Palatine, qu’on fermât la Secrétairerie d’Etat, qu’on rasât le Palais du Saint-Office, non sans semer du sel sur l’emplacement, qu’on construisît sur les espaces ainsi purgés une bonne fois de tout vestige de triomphalisme constantinien et de constantinisme triomphaliste deus ou trois mille petites huttes couvertes de roseaux tressés, — et l’Eglise aurait eu son Concile des Nattes, comme les premiers Franciscains eurent leur Chapitre des Nattes. Parole d’honneur, c’est ça qui aurait été beau ! Quelle « Eglise des Pauvres » le monde aurait vue ! Quel dommage d’avoir raté ça !

Et tant pis aussi pour M. Séveno !

— M. Séveno ? Qu’est-ce que c’est, M. Séveno ?

— C’est un grand seigneur au ciel, mais ici-bas ce n’était rien, rien qu’un pauvre de Jésus-Christ.

Au printemps de 1925, année sainte, nous fûmes appelé au parloir du Séminaire pontifical français. Nous y trouvâmes M. Séveno. C’était un homme de cinquante ans bien sonnés, un Breton de notre pays et de notre dialecte. Il avait été élevé au Petit Séminaire de Sainte-Anne d’Auray ; rien n’avait pu le décider à demander les ordres, il était d’une humilité sans fond ; il était donc resté laïc, moitié ermite, moitié chemineau, mettait toute sa science, qui n’était point commune, toute son intelligence, qu’il avait très fine, à traduire en breton des ouvrages de piété, l’Evangile, l’Imitation, la Vie dévote, faisait imprimer ses traductions sans y mettre son nom, content de l’Imprimatur, et colportait à pied ses brochures de paroisse en paroisse, accueilli chèrement dans les presbytères de campagne par ses anciens condisciples de Petit Séminaire. C’est ainsi que nous l’avions connu, vers notre seizième année, chez l’aumônier du Lycée de Pontivy, M. Pierre Le Goff, lui-même helléniste et celtisant de rare qualité. Sa tournée faite aux beaux jours, il regagnait sa chambrette, sa cellule plutôt, et reprenait pendant l’hiver son labeur tout imprégné d’oraison.

De le voir à Rome, nous pensâmes tomber à la renverse. C’était bien lui pourtant, avec ses tempes grisonnantes, son regard très doux, ses vêtements usagés et ses sabots : de sa vie il ne s’était offert le luxe d’une paire de souliers, mais il avait épargné pendant trente ans sur les pauvres sous de ses pauvres colportages pour s’offrir le luxe d’un mois entier à Rome, pendant les solennités pascales de l’année jubilaire. Il avait loué une mansarde dans le Borgo Nuevo (détruit depuis avec le Borgo Vecchio pour faire une trouée à la Via della Conciliazione), au plus près de Saint-Pierre. Que put-il voir ? Nous n’étions alors, non plus que nous ne l’avons été depuis, à portée de lui obtenir une audience privée, ni même de lui procurer une place dans les tribunes pour la Messe papale de Pâques. Mais il n’en demandait pas tant. Il vit ce que tout le monde peut voir à Rome ; il promena ses sabots bretons de Saint-Paul hors les murs à Sainte-Marie Majeure, de Saint-Sébastien à Saint-Jean de Latran, sans trouver autre chose qu’une heureuse, qu’une harmonieuse, qu’une providentielle continuité entre les tombes anonymes des martyrs, enfouies dans les Catacombes, et la souveraine Coupole élevée dans les airs au-dessus d’une autre tombe, Tombe elle-même encore trop peu digne, dans la perfection de sa beauté, de couronner les indiscernables restes du Prince des Apôtres, le premier des Pontifes romains.

« Question que nous ne nous posions pas », écrivions-nous plus haut. M. Séveno non plus ne se posait pas cette fausse question, ce faux problème. Il vécut tout ce mois à Rome, dans un enchantement, dans un ravissement, dans une espèce d’extase, chapeletant d’une église à l’autre, chapeletant dans les églises. Le saint jour de Pâques, il ne put qu’entrevoir de loin Pie XI, remontant lentement sur la sedia le long de la nef centrale de Saint-Pierre, il ne put qu’entendre de loin les chants de la Sixtine, il ne put que contempler une dernière fois, perdu dans la foule, de loin encore, Pie XI donnant urbi et orbi la bénédiction pascale qu’il reçut avec des larmes d’amour. Mais, nous le répétons, il n’en demandait pas davantage : il était comblé et surcomblé. Comme son père saint François d’Assise, — il était tertiaire franciscain — comme Benoît Labre, comme des millions d’humbles fidèles, il s’était rassasié du triomphe de Rome, il avait de quoi nourrir sa joie intérieure, jusqu’à son paisible passage au triomphe du Paradis.

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