Tandis que les armées françaises ravagent la Lombardie, les protestants de Suisse, disciples de Calvin, en profitent pour introduire en fraude de mauvais livres, ce qui constitue un réel danger pour le peuple, curieux de ces écrits qui ont l'attrait de la nouveauté et de la contestation.
Cette grave affaire préoccupe beaucoup le pape. Après en avoir mûrement délibéré, le Saint-Office romain décide de nommer le père Michel Alexandrin Inquisiteur, car sa rigueur théologique lui permettra facilement de démontrer la fausseté des livres hérétiques [Michel Alexandrin est le nom de religion d'Antoine Ghislieri, futur Pie V]. Le voici donc envoyé à Côme dans le nord de l'Italie. A peine nommé en 1545, il part visiter le territoire qu'on lui a désigné. Là, au lieu de rechercher ses aises, comme le voudrait sa nouvelle et importante fonction, il va à pied, préférant l'inconfort d'une mauvaise paillasse à un bon lit et s'imposant de mortifiantes privations. En chemin, il égrène son rosaire ou récite à haute voix des prières. Autant de manières de sanctifier sa mission et de montrer l'exemple.
Or il advient qu'à Côme, un marchand a convenu avec les Protestants genevois de l'envoi d'un grand nombre de livres de propagande calviniste qu'il pourra vendre à bon prix en faisant de gros bénéfices. Le bonhomme trouve moyen de corrompre tous chanoines du Chapitre pour qu'ils ferment les yeux sur son trafic. Lorsque le Père inquisiteur apprend l'affaire, il décide d'excommunier tous les responsables de ce mauvais commerce, à commencer par tous les chanoines. Mais ces derniers ne se démontent pas. Ils font courir dans la ville toutes sortes de bruits pour monter le peuple contre l'inquisiteur. Le chanoine le plus compromis a même l'audace de porter plainte auprès du gouverneur de Milan, en lui présentant les choses à sa manière, c'est à dire en cachant le trafic de livres et en imputant toute la responsabilité des troubles à l'intransigeance du père Michel Alexandrin. Le mauvais prêtre est beau parleur et le gouverneur se laisse convaincre. Il convoque l'inquisiteur pour le remettre à sa place de manière outrageante.
Devant cette infamie, il en va de l'honneur de l'Eglise. Ghislieri part sur le champ à Rome pour retracer ce qui s'est passé. Il arrive le 24 décembre 1550. Lorsqu'il frappe à la porte du couvent de son ordre, le prieur le prend pour un de ces ambitieux venu mendier des faveurs à la cour du pape : « Que venez vous chercher ici, mon père ? Venez vous voir si le collège des cardinaux est disposé à vous faire pape ? » dit-il, railleur, et bien loin d'imaginer que ce celui dont il se moquait monterait bientôt sur le trône de saint Pierre ! Qu'importe, l'inquisiteur peut s'expliquer auprès de la Curie qui approuve entièrement sa conduite. Les réclamations injustes des chanoines de Côme sont rejetées, pour leur plus grande confusion.
(Extrait d'un article de Catherine Bousquet, dans la revue Transmettre.)