J’ai mis un lien vers le blog de Philippe Maxence (dont le nom est caelum et terra), dès que j’en ai appris la création (sur Le Salon Beige, évidemment). Je connais un peu Philippe Maxence, mais je ne savais pas du tout qu’il allait essentiellement consacrer son blog aux idées des « Crunchy Cons », ou conservateurs écolos américains, dont il paraît épouser les thèses. Voici ce que cela m’inspire, en toute amitié.
Il y a très très longtemps (je parle non en historien mais en diseur de mythe), les hommes vivaient chacun dans leur coin, sans se rencontrer. Ils devaient donc faire pour eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin. Par exemple leur pain et leurs sandales. Un jour certains d’entre eux en eurent assez de manger un mauvais pain et de porter de mauvaises sandales, car ils avaient beau faire, ils n’arrivaient pas à trouver la technique. Ils se réunirent et décidèrent que celui qui avait réussi à faire un pain mangeable allait ne s’occuper que de cela, ce qui lui permettrait de se perfectionner, et que celui qui arrivait à confectionner des sandales à peu près correctes allait faire de même. Ils choisirent ainsi celui qui était le moins mauvais dans chaque domaine, et ils construisirent un village, où chacun travaillait pour tous. Non seulement on finit par avoir du pain (chez le boulanger) et de bonnes sandales (chez le cordonnier), mais les échanges entre les habitants permettaient aussi de devenir plus humain.
Cela s’appelle la civilisation.
Un jour arriva un homme étrange vêtu d’un sac, avec pour ceinture une sorte de collier de boules de bois. Il leur parla d’un certain Jésus qui était Dieu et qui était mort et ressuscité pour que tous participent à sa vie éternelle. L’homme était convaincant, et surtout il respirait la joie et la bonté. Ils le gardèrent, et construisirent une église. L’homme était instruit, il savait lire et écrire, il avait le don d’enseigner des tas de choses très simplement, et les familles lui confièrent leurs enfants pour qu’il les instruise aussi.
Cela s’appelle la civilisation chrétienne.
Beaucoup, beaucoup plus tard, dans le pays qui était devenu le plus riche du monde, il y eut des intellectuels qui n’étaient pas contents du tour qu’avait pris la civilisation. Ils décidèrent que chacun devait faire son pain et ses sandales, et enseigner à ses enfants. Les hippies l’avaient fait avant eux, et l’avaient fait, non en continuant à profiter de tout le confort moderne, mais en réalisant vraiment ce programme. Ils l’avaient fait en communauté, parce qu’il est impossible de le réaliser seul. Ces intellectuels ne sont pas des hippies, ce sont des bourgeois raisonnables et bien comme il faut. Ils sont chrétiens, aussi, et ils croient que leur manière de vivre est plus conforme aux exigences chrétiennes et les rend plus chrétiens. Mais ils ne savent pas ce qu’est le christianisme. Ce n’est pas un hasard si un de leurs prophètes vient de devenir orthodoxe après avoir été baptiste, épiscopalien, catholique romain, maronite… (suite au prochain numéro). On papillonne sur le marché chrétien comme on fait son marché bio.
Cette « dissidence » du « consumérisme » consiste donc (je caricature, bien sûr) à avoir une maison moins grande, à prendre moins sa voiture, à ne pas avoir la télé (mais internet, oui...), à faire son pain et ses yaourts, à manger du muesli bio et à marcher en sandales. Pourquoi cette fixation sur le pain et les yaourts ? Pourquoi pas les pâtes et le fromage blanc ? Mystère. Mais surtout je voudrais savoir ce que ces gens-là appellent faire son pain et ses yaourts. S’agit-il d’acheter de la farine et une poudre que l’on mélange avec de l’eau ? S’agit-il d’acheter du lait et une poudre que l’on y mélange ? Si c’est cela il s’agit d’une double régression de civilisation. Pour ma part je sais aussi faire du yaourt, et, quand j’étais anarco-écolo, j’ai fait du yaourt sans acheter ni lait ni poudre, avec du lait que je trayais de mes vaches qui étaient nourries avec l’herbe, le colza et les grains que je cultivais. Eh bien oui, si l’on veut aller dans cette voie, allons jusqu’au bout. Je sais faire le pain aussi, et je sais que c’est très long de faire du vrai pain, sans poudre achetée : du pain au levain avec du levain qu’on fait soi-même. Il faut faire le levain, il faut faire la pâte, il faut malaxer la pâte, il faut la laisser reposer, il faut la malaxer de nouveau, il faut la laisser lever, il faut la cuire à juste température et le temps juste. Tout cela est très long, tout cela est gorgé de symbolisme spirituel aussi, et c’est le symbolisme que le boulanger n’a pas trop d’une vie pour assimiler, pour faire de son métier une voie d’éternité.
Le métier. Dans une civilisation digne de ce nom, chacun a son métier. On ne singe pas le boulanger ou le cordonnier. On respecte sa fonction, on la respecte d’autant plus que chaque métier est une voie spirituelle pour celui qui en est conscient. On ne mélange pas tout. On ne s‘improvise pas boulanger ou cordonnier. Le plus grave est de s’improviser enseignant et d’enfermer ses enfants à la maison, soi-disant pour les protéger et leur donner une bonne éducation. Evidemment, bon nombre des « crunchy cons » sont des enseignants. Mais ceux qui ne le sont pas ? La plupart des gens ne savent pas enseigner. Il ne s’agit ni d’intelligence ni d’instruction, conditions déjà nécessaires, ce qui disqualifie beaucoup de parents, mais pas suffisantes. Il faut savoir faire. Et celui qui croit pouvoir le faire, alors qu’il ne sait pas, provoque un désastre. Et là il ne s’agit pas de pain mal levé ou de yaourt raté, il s’agit de personnes humaines détruites.
Voilà pourquoi je ne suis pas du tout d’accord avec Philippe Maxence. Et la raison essentielle se trouve dans l’évangile. Le chrétien ne se met pas en dehors de la société, quel que soit l’état de cette société. Il est le levain dans la pâte. Si l’on enlève le levain de la pâte, il ne sert plus à rien, il se dessèche dans son coin, et l’on n’a pas de pain.
Mais je crois bien que les Américains ne savent pas ce qu’est le levain.