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Musique dans le Donbass…

Le 30 juillet, un blogueur ukrainien publiait sur YouTube quelques images d’un mini-concert donné par le pianiste Alexander Romanovsky et le violoniste Petr Lundstrem devant le théâtre de Marioupol. Trois jours plus tard, le Royal College of Music de Londres faisait savoir qu’il suspendait Alexander Romanovsky de ses fonctions de professeur et qu’il ouvrait une enquête disciplinaire pour définir les suites à donner à cette intolérable initiative. Sans doute sera-t-il fusillé et renvoyé en Russie ?

Sauf qu’il n’est pas russe. Il est de nationalité ukrainienne, même s’il a acquis aussi la nationalité italienne après avoir étudié pendant de nombreuses années à Imola avec un professeur… ukrainien avec lequel il avait commencé à travailler à Kharkov.

Romanovsky, qui n’avait que 11 ans quand il se produisit pour la première fois (en Ukraine) avec les Virtuoses de Moscou, l’orchestre de Vladimir Spivakov, a joué avec les meilleurs orchestres russes sous la direction des plus grands chefs, y compris Valéry Guerguiev, ce qui était un signe d’excellence, et qui est devenu une marque d’infamie. Et il est depuis 2014 le directeur artistique du concours de piano Vladimir Krainev de Moscou.

Cela dit il n’a pas pris position sur la guerre en Ukraine. Mais ce qu’on lui reproche est d’avoir joué à Marioupol, ville « occupée » par les Russes, filmé forcément par des « pro-russes » (des gens du Donbass, qui sont chez eux), et en compagnie d’un jeune violoniste russe, Petr Lundstrem, qui est, quant à lui, ouvertement en faveur de « l’opération spéciale », et a même collecté 2,6 millions de roubles pour l’armée. On le voit en chemise kaki avec un Z sur la manche. Diplômé du Conservatoire de Moscou, il est un habitué de la Maison de la Musique de Saint-Pétersbourg, instituée en 2006 par le ministère de la Culture pour promouvoir les jeunes talents, installée depuis 2009 dans le palais du grand-duc Alexis.

Le Journal de Saint-Pétersbourg (Peterbourgsky Dnevnik) publie ce 9 août une longue interview de Petr Lundstrem. On lui demande avec quelles pensées il revient du Donbass. Il répond : « Je pense à quand j’y retournerai. » Il explique qu’il soutient les habitants du Donbass depuis 2014 (il avait 20 ans), avec son frère. Il a joué à la Philharmonie de Donetsk en 2019, et il s’est rendu sur place trois fois depuis le début de l’opération spéciale (on notera que s’il dit « opération spéciale », c’est sans doute pour adopter la terminologie officielle, mais c’est aussi parce que la guerre au Donbass dure depuis 2014). Il explique :

Pour moi, le Donbass est un entonnoir dans lequel sont attirés un grand nombre de passionnés. Et c'est le cœur de la Russie. Dans les années soviétiques, on pensait au cœur industriel. Aujourd'hui, le Donbass est le véritable cœur du pays, vivant. Qu'en est-il des gens ? Ils ont le genre d'expérience que vous ne souhaiteriez pas à votre ennemi. Bien sûr, cela laisse sa marque. L'enfant de mes amis n'est jamais sorti de la cour de sa maison de sa vie ! Il s'endort et se réveille à la canonnade - avant c'étaient des obus soviétiques, maintenant américains. Ce sont des gens très patients qui savent attendre. Pendant tout ce temps, ils n'ont pas quitté Donetsk, ils ont trouvé la force de croire que la Russie viendrait un jour et que tout cet enfer prendrait fin.

A la question : à quel genre de musique associez-vous cette terre, il répond :

A la Chaconne de Jean-Sébastien Bach. Je la joue tout le temps pour les soldats. Elle fait partie d'un grand cycle - le programme de travail de Bach, consacré à la vie terrestre de notre Seigneur Jésus-Christ. La Chaconne correspond chronologiquement à l'ascension du Golgotha - le chemin de croix et la souffrance du Sauveur. Bach était une personne profondément religieuse. Chaque fois que je parle aux combattants, je leur dis cela. Et je leur dis ce que je crois moi-même : après la crucifixion, la résurrection vient inévitablement. Ce Donbass Golgotha, que les gens gravissent depuis huit longues années, se terminera par la victoire de la vie sur la mort.

D’autres propos de Petr Lundstrem (qui n'a pas encore 30 ans), vers la fin de l’interview :

Avant, je pensais qu'il n'y avait pas de poésie russe moderne. Il s'est avéré qu'il y en a, il y en a ! En arrivant dans le Donbass, j'ai plongé dans un monde dont je ne connaissais rien : de beaux poèmes d'Anna Dolgareva, Youri Koublanovsky et Igor Karaoulov, écrivains et artistes talentueux. Je suis devenu ami avec le photographe Mitya Sergueiev. Il transmet si subtilement le Donbass - à travers les yeux d'un enfant, des églises détruites. Il fait un travail très profond. Récemment, Anna Dolgareva et moi avons donné un concert improvisé à Moscou. Je jouais du violon, elle lisait ses poèmes. Un nombre incroyable de personnes sont venues, nous avons tous dû déménager des locaux à la rue.

Seul l'art véritable compte. J'aime cette formulation : « L'art, comme tout grand métier, est une manifestation de sens. » L'art devrait être engagé dans la manifestation de significations, alors seulement il est réel.

Je suis convaincu que les représentants de notre culture devraient désormais aller dans le Donbass. C'est ce dont ils ont besoin ! Comment peuvent-ils manquer des événements aussi terribles, ne pas voir les blessures sur le corps de leur peuple ?

Or il est d'usage de dire que l'art doit être « supranational » et « pacifiste ». Bien sûr que non. Les meilleurs représentants de notre culture se sont battus eux-mêmes ou étaient là où battait le cœur du pays. Nous avons besoin d'une nouvelle politique culturelle. Elle devrait être basé sur l'élévation du niveau des personnes aux meilleurs exemples de l'art classique. Comme l'a dit l'écrivain Zakhar Prilépine, "un peuple bien éduqué, avec un bon goût et un amour profondément motivé pour la patrie, est invincible".

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Alexander Romanovsky joue un nocturne de Chopin en bis lors du concert de gala du concours Tchaïkovski de 2011 (où il a remporté deux prix) :

 

Petr Lundstrem dans le Donbass :

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