21 octobre 2006

A propos des « crunchy cons »

J’ai mis un lien vers le blog de Philippe Maxence (dont le nom est caelum et terra), dès que j’en ai appris la création (sur Le Salon Beige, évidemment). Je connais un peu Philippe Maxence, mais je ne savais pas du tout qu’il allait essentiellement consacrer son blog aux idées des « Crunchy Cons », ou conservateurs écolos américains, dont il paraît épouser les thèses. Voici ce que cela m’inspire, en toute amitié.

Il y a très très longtemps (je parle non en historien mais en diseur de mythe), les hommes vivaient chacun dans leur coin, sans se rencontrer. Ils devaient donc faire pour eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin. Par exemple leur pain et leurs sandales. Un jour certains d’entre eux en eurent assez de manger un mauvais pain et de porter de mauvaises sandales, car ils avaient beau faire, ils n’arrivaient pas à trouver la technique. Ils se réunirent et décidèrent que celui qui avait réussi à faire un pain mangeable allait ne s’occuper que de cela, ce qui lui permettrait de se perfectionner, et que celui qui arrivait à confectionner des sandales à peu près correctes allait faire de même. Ils choisirent ainsi celui qui était le moins mauvais dans chaque domaine, et ils construisirent un village, où chacun travaillait pour tous. Non seulement on finit par avoir du pain (chez le boulanger) et de bonnes sandales (chez le cordonnier), mais les échanges entre les habitants permettaient aussi de devenir plus humain.

Cela s’appelle la civilisation.

Un jour arriva un homme étrange vêtu d’un sac, avec pour ceinture une sorte de collier de boules de bois. Il leur parla d’un certain Jésus qui était Dieu et qui était mort et ressuscité pour que tous participent à sa vie éternelle. L’homme était convaincant, et surtout il respirait la joie et la bonté. Ils le gardèrent, et construisirent une église. L’homme était instruit, il savait lire et écrire, il avait le don d’enseigner des tas de choses très simplement, et les familles lui confièrent leurs enfants pour qu’il les instruise aussi.

Cela s’appelle la civilisation chrétienne.

Beaucoup, beaucoup plus tard, dans le pays qui était devenu le plus riche du monde, il y eut des intellectuels qui n’étaient pas contents du tour qu’avait pris la civilisation. Ils décidèrent que chacun devait faire son pain et ses sandales, et enseigner à ses enfants. Les hippies l’avaient fait avant eux, et l’avaient fait, non en continuant à profiter de tout le confort moderne, mais en réalisant vraiment ce programme. Ils l’avaient fait en communauté, parce qu’il est impossible de le réaliser seul. Ces intellectuels ne sont pas des hippies, ce sont des bourgeois raisonnables et bien comme il faut. Ils sont chrétiens, aussi, et ils croient que leur manière de vivre est plus conforme aux exigences chrétiennes et les rend plus chrétiens. Mais ils ne savent pas ce qu’est le christianisme. Ce n’est pas un hasard si un de leurs prophètes vient de devenir orthodoxe après avoir été baptiste, épiscopalien, catholique romain, maronite… (suite au prochain numéro). On papillonne sur le marché chrétien comme on fait son marché bio.

Cette « dissidence » du « consumérisme » consiste donc (je caricature, bien sûr) à avoir une maison moins grande, à prendre moins sa voiture, à ne pas avoir la télé (mais internet, oui...), à faire son pain et ses yaourts, à manger du muesli bio et à marcher en sandales. Pourquoi cette fixation sur le pain et les yaourts ? Pourquoi pas les pâtes et le fromage blanc ? Mystère. Mais surtout je voudrais savoir ce que ces gens-là appellent faire son pain et ses yaourts. S’agit-il d’acheter de la farine et une poudre que l’on mélange avec de l’eau ? S’agit-il d’acheter du lait et une poudre que l’on y mélange ? Si c’est cela il s’agit d’une double régression de civilisation. Pour ma part je sais aussi faire du yaourt, et, quand j’étais anarco-écolo, j’ai fait du yaourt sans acheter ni lait ni poudre, avec du lait que je trayais de mes vaches qui étaient nourries avec l’herbe, le colza et les grains que je cultivais. Eh bien oui, si l’on veut aller dans cette voie, allons jusqu’au bout. Je sais faire le pain aussi, et je sais que c’est très long de faire du vrai pain, sans poudre achetée : du pain au levain avec du levain qu’on fait soi-même. Il faut faire le levain, il faut faire la pâte, il faut malaxer la pâte, il faut la laisser reposer, il faut la malaxer de nouveau, il faut la laisser lever, il faut la cuire à juste température et le temps juste. Tout cela est très long, tout cela est gorgé de symbolisme spirituel aussi, et c’est le symbolisme que le boulanger n’a pas trop d’une vie pour assimiler, pour faire de son métier une voie d’éternité.

Le métier. Dans une civilisation digne de ce nom, chacun a son métier. On ne singe pas le boulanger ou le cordonnier. On respecte sa fonction, on la respecte d’autant plus que chaque métier est une voie spirituelle pour celui qui en est conscient. On ne mélange pas tout. On ne s‘improvise pas boulanger ou cordonnier. Le plus grave est de s’improviser enseignant et d’enfermer ses enfants à la maison, soi-disant pour les protéger et leur donner une bonne éducation. Evidemment, bon nombre des « crunchy cons » sont des enseignants. Mais ceux qui ne le sont pas ? La plupart des gens ne savent pas enseigner. Il ne s’agit ni d’intelligence ni d’instruction, conditions déjà nécessaires, ce qui disqualifie beaucoup de parents, mais pas suffisantes. Il faut savoir faire. Et celui qui croit pouvoir le faire, alors qu’il ne sait pas, provoque un désastre. Et là il ne s’agit pas de pain mal levé ou de yaourt raté, il s’agit de personnes humaines détruites.

Voilà pourquoi je ne suis pas du tout d’accord avec Philippe Maxence. Et la raison essentielle se trouve dans l’évangile. Le chrétien ne se met pas en dehors de la société, quel que soit l’état de cette société. Il est le levain dans la pâte. Si l’on enlève le levain de la pâte, il ne sert plus à rien, il se dessèche dans son coin, et l’on n’a pas de pain.

Mais je crois bien que les Américains ne savent pas ce qu’est le levain.

Commentaires

Pas vraiment d'accord avec Yves Daoudal (que j'apprécie fort par ailleurs).

Je trouve que sa réponse est schématique et sans nuance.

Il ne s'agit pas de prendre au pied de la lettre les propositions des crunchy cons. mais d'en tirer quelques idées dans l'esprit de pauvreté que devrait vivre normalement tout chrétien.

Cet esprit de pauvreté, s'il passe pourquoi pas par le yaourth et le pain (les miens sont meilleurs que ceux des "boulangeries" m...iques que je trouve près de chez moi, va beaucoup plus loin.

Il me semble, en effet, que même chez ceux que l'on pourrait penser être des catho "péchus" et hyper motivés, il y a souvent une inadéquation entre le mode de vie quotidien et les convictions religieuses : "ho faut pas exagérer quand même !" ou bien "il faut vivre avec son temps..." : cela va alors des films hyper violents que l'on laisse voir à ses enfants de 8 ans (sous pretexte que ce sont des p'tits mecs sans doute ?) aux BD dont la grossierté et la pornographie (vous savez celui dont le prénom commence par un T et finit par "euf") devrait être reservées à des adultes, en passant aussi par les marques très cher et très BCBG qui donnent un style si chic à nos petites chéries. Ne parlons pas de la cathomobile dernier cri qu'il faut absolument parce qu'elle est indispensable...

Bon je m'arête, j'ai peur de provoquer des remous...

Je crois que Philippe Maxence cherche à faire prendre conscience de cette nécessité de vivre en adéquation au quotidien avec nos convictions chrétiennes qui ne peuvent se résumer seulement à la charité fraternelle ou le combat spirituel contre nos faiblesses apanages du vieil homme.

Si notre religion est intérieure, elle est aussi extérieure et la lutte contre le consumérisme quotidien en est un des aspects et non le moindre !

D'autre part, s'il n'y a pas la quantité de levain suffisante ou que la farine est de mauvaise qualité, la pâte ne lévera pas !

Il ne s'agit pas (en tout cas pour ma famille personnellement) de vivre en dehors de la société mais de resister à ce qu'elle a de plus massfiant et délétère et pour nous et pour nos enfants.

Écrit par : Maguelone | 21 octobre 2006

Je comprends la position de Daoudal. Mais sa finale me déplaît. Je pense qu'un chrétien conséquent doit avoir conscience du caractère intrinqèquement pervers de la modernité technique et consumériste. (Là-dessus, il faut relire Jacques Ellul.) A partir de ce constat, il faut oeuvrer pour en sortir, et pour cela commencer à introduire dans notre vie des pratiques qui, bien que modestes, sont subversives du désordre établi et témoignent vis-à-vis de nos contemporains de ce que nous sommes, nous chrétiens, ces gens curieux qui ne tuent pas leurs bébés et leurs vieillards, comme dit Stanley Hauerwas. Nous sommes tous revenus des solutions "Grand Soir" même catho, trop modernes pour être justes. Nous devons donc, pour commencer, "vivre en chrétiens et en tant que chrétiens".

Écrit par : Sureau | 21 octobre 2006

Bien imparfaitement, j'ai tenté de répondre à Yves Daoudal sur mon blog. J'espère être rester fidèle à la charité chrétienne comme la courtoisie française.
http://caelumetterra.hautetfort.com/archive/2006/10/21/contre-culture-1.html#c1609840

Écrit par : Philippe Maxence | 21 octobre 2006

Si je comprends bien il faut être le levain dans la pâte et ne pas se couper du monde!
Merci pour cette intéressante réflexion, avec le sourire et en découvrant toujours plus que la foi catholique est une recherche d'équilibre.

Écrit par : l'homme dans la lune | 22 octobre 2006

Oui, merçi Yves de cette réflexion, enrichissante vraiment.
Et pourtant, il existe une possibilité 'd'excès de société', 'techniciste' ou 'consummériste' disent certains, mais qui est surtout pour moi une irresponsabilité, déracinée. Dépendre de tout le monde pour tout, se couper de toute 'sauvagerie', non vraiment, c'est excessif. C'est le socialisme réel, quoi.
Eclairé, libre et responsable, l'homme chrétien doit pouvoir progresser parmi le monde par lui-même, aussi. L'état de notre société est bien un excès de prise en charge, d'où une irresponsabilioté chronique..., qu'un peu de travail 'aux champs' guéri, si, oui, ledit travail rupestre fait se succéder en progression le semis jusqu'au four à pain, jusqu'au tonneau voir le couvert... Connaitre le prix des choses, leurs accessibilité aussi, insoupçonnée!, la vérité des valeurs, l'apport du 'savoir faire'... pour éventuellement s'en servir et le faire soi-même, si besoin est. Plutôt que de criser sur la hotline de 'Citroën-assistance' à la moindre bougie encrassée...
Je pense qu'il serait bon, aujourd'hui, de produire localement de l'électricité, par exemple, avec de la basse technologie et des investissements ultra bas. (pas forcément individuellement. 'de quartier' aussi) Et à côté, continuer l'édification de centrales puissantes très chèrement efficaces et toujours en progrès très travaillé, à tout point de vue (cf Jean-Pierre Petit, soit dit en passant, il y a du neuf du côté de la physique fondamentale... hors sujet ici)(voyez son site, google etc, : c'est un gauchiste athé -et optu! - mais personne n'est parfait.)
Bref le 'tour', plus que le 'retour', au purin, a du bon. Il manque.
On est sous la menace permanente du 'débranchement', on ne saurait même pas comment se chauffer, comment apprendre des rudiments de savoir à nos enfants. Il faut garder un lien naturel, une 'maîtrise de la sauvagerie.' Pratiquée.

Merci de nous éclairer si souvent, si bien...

Écrit par : l'Omnivore Sobriquet | 22 octobre 2006

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