11 février 2008

« Blogueur conservateur » ?

Voilà que, à mon grand étonnement, j’ai été cité sur le site de France 24. C’était vendredi dernier, dans la rubrique France, dans un article signé Thomas Hubert sur l’affaire du SMS de Sarkozy à Cécilia. Et ce n’était pas pour dénoncer les immondes propos d’un horrible fasciste, mais pour éclairer la question...

Afin de me citer comme quelqu’un de fréquentable, l’auteur de l’article parle du « blogueur conservateur Yves Daoudal ».

C’est bien la première fois qu’on me traite de conservateur.

Je comprends bien que Thomas Hubert devait trouver un qualificatif qui donne une indication de mon orientation, et qu’il ne pouvait pas me définir comme « lepéniste » ou quelque chose dans le genre sans encourir l’immédiate accusation de faire le jeu  de l’extrême droite...

Mais c’est l’occasion de signaler que j’ai une véritable allergie à ce mot de « conservateur ». C’est au point que je ne vais que très rarement sur le blog intitulé « un blog conservateur parmi tant d’autres », malgré ses évidentes qualités. Uniquement à cause du nom.

C’est que je ne me sens pas du tout conservateur. Pour une raison précise, c’est que je ne vois pas du tout ce qu’il y aurait à conserver, en France, tant sur le plan politique que sur le plan religieux. Tout est à refaire.

Je ne veux conserver ni notre classe politique, ni nos évêques. Ni l’idéologie qui nous gouverne, ni la liturgie de nos églises.

Pour aller d’emblée au fond des choses, le mot conservateur est l’antithèse du Saint Esprit. Le Saint Esprit souffle où il veut, il est jaillissement de vie. On ne conserve pas cette vie, on la reçoit à chaque instant, toujours nouvelle. On ne conserve pas les sacrements. On les confère. Chaque messe est une nouvelle actualisation de la Rédemption. L ’Eglise ne met rien en conserve (la sainte réserve n’est pas une conserve). Elle nous relie à l’éternité, et chacun de ces liens est toujours nouveau, parce que lorsque l’éternité touche le temps de la terre elle apparaît forcément et toujours comme absolument nouvelle.

Je pourrais dire en forme de boutade que je préfère les produits frais. Ce n’est pas tout à fait une boutade.

10 février 2008

1er dimanche de Carême

« Frères, nous vous exhortons à ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu. Car il dit: Au temps favorable Je t'ai exaucé, et au jour du salut Je t'ai secouru. Voici maintenant le temps favorable; voici maintenant le jour du salut. »

Tel est le début de l’épître du premier dimanche de Carême. Il y a ici un mot clef de l’Ecriture, et l’explication de ce mot, par Isaïe, par saint Paul, et par son insertion dans la liturgie en ce jour.

C’est le mot grec kairos, traduit par temps dans l’épître. Ce mot veut dire moment opportun, opportunité, occasion, et aussi temps présent. C’est le moment qui est actuellement favorable pour faire ceci ou cela. Dans l’antiquité on pouvait consulter les haruspices ou autres oracles pour savoir quand était ce moment favorable : ce sont les dieux qui me disaient quand était ce moment favorable, dans la succession du temps.

Kairos devient ainsi un des trois mots grecs désignant le temps. Il y a aion, qui est l’éternité, chronos, le temps qui passe (celui qu’on mesure avec un chronomètre), et kairos, qui est en quelque sorte le pont entre les deux. Ce que l’on appelle « l’instant de grâce », par exemple, quand on se trouve en communion avec la beauté d’une œuvre d’art. Il s’agit bien de cela. Il s’agit de cet instant où la grâce nous pénètre, où l’éternité se fait présente. Par un de ces éclairs sur l’au-delà, pour reprendre le titre de la dernière grande œuvre de Messiaen.

Les traductions disent généralement : le temps favorable. Or kairos veut déjà dire temps favorable. Il y a une redondance, pour souligner dans quel sens est employé le mot. Dans la citation d’Isaïe, le mot qui suit kairos est dekto, ce qui signifie acceptable, que l’on admet bien. Mais dans son commentaire, saint Paul utilise un autre mot, qui insiste encore davantage sur le sens de kairos : evprosdektos : que l’on reçoit favorablement, que l’on accepte avec empressement.

Ce temps que nous devons accepter avec enthousiasme, que nous devons vivre pleinement, c’est maintenant, car c’est maintenant le temps du salut, c’est l’aujourd’hui de Dieu, l’éclair de l’éternité qui éblouit et fait exploser le temps-chronos ; c’est aujourd’hui le « kairos » qui nous relie dès maintenant à l’éternité, en ce premier dimanche d’un carême qui doit être tout entier un kairos car il va nous conduire à la Résurrection, qui est la plus stupéfiante manifestation de la rencontre entre l’éternité et le chronos : le kairos qui se fait corps glorieux, et eucharistie.

28 octobre 2007

Dans "Le sel de la terre"

Quelqu’un m’a prêté le numéro 61 (été 2007) de la revue Le sel de la terre, parce que j’y étais « mis en cause ».

Cela ne mériterait certainement pas le moindre commentaire, ni à plus forte raison la moindre réplique, si cette attaque ne révélait qui sont ces gens-là (cela dit pour ceux qui auraient encore besoin d’une telle révélation).

Je cite :

« Dès 2002, une offensive concertée avait été menée en ce sens par l’abbé Xavier Garban, de la Fraternité Saint-Pierre (dans le numéro 81 du bulletin Tu es Petrus), Hervé Kerbouc’h, plus connu sous le nom d’Yves Daoudal (dans le premier numéro de la revue Képhas) et Robert Chermignac (dans le numéro 124 du magazine La Nef. Tous les trois s’employaient à justifier la réunion interreligieuse d’Assise, en développant des arguments curieusement semblables. »

Hervé Kerbouc’h, plus connu sous le nom d’Yves Daoudal. Damned, me voilà démasqué. Les fins limiers du Sel de la terre ont trouvé mon vrai nom. C’est un exploit : il suffit de taper Yves Daoudal sur Google… et il se trouvait dans tous les numéros de La Pensée Catholique quand j’en étais le rédacteur en chef. J’ai déjà vu une telle « dénonciation » de mon « vrai nom » dans des écrits d’extrême gauche. Je ne sais toujours pas à quoi ça sert. J’aimerais seulement qu’on fasse au moins l’effort d’écrire correctement mon nom. C’est Kerbourc’h. (Quant à Daoudal, c’était le nom de jeune fille de ma grand-mère paternelle, qui était très fière que j’honore ainsi son père, et si j’avais pris un pseudonyme c’était pour ne pas gêner mon oncle qui était journaliste à la radio : voilà ce qui se cache sous ce très suspect usage d’un pseudonyme…)

Une offensive concertée. Mais je ne connais pas du tout l’abbé Xavier Garban, ni de Robert Chermignac (il ne m’étonnerait pas que ce dernier nom soit aussi un pseudonyme, resté impénétrable aux limiers du Sel de la terre…).

Dès 2002… justifier la réunion d’Assise. J’ai justifié la réunion d’Assise dès… la réunion d’Assise, en 1986.

L’occasion de l’attaque est ce que j’ai écrit à propos de la visite de Benoît XVI à la mosquée bleue. Je fais partie de ceux pour qui, « même s’ils ne le disent pas explicitement, le pape n’est pas seulement infaillible en certaines circonstances : il l’est toujours et partout. Il n’est d’ailleurs pas seulement infaillible, il est impeccable. Le critiquer c’est pécher. Le justifier – quoi qu’il ait pu faire - c’est être un bon catholique ». Il se trouve que j’ai écrit explicitement le contraire.

Tout est du même acabit. Ceux qui défendent Assise ou la visite à la mosquée accusent ceux qui contestent ces événements d’être de « mauvaise foi.

Eh bien je n’ai jamais fait cela, parce que ce n'est pas à ce niveau-là que se situe le débat.

Chez ceux-là, « le sentiment prend le dessus sur la réalité »… « Installés dans le sentimentalisme, les “ralliés“ en arrivent à tout juger de ce point de vue ».

Ah oui. Juste avant de mourir, l’abbé Luc Lefèvre avait écrit un article capital intitulé La théologie d’Assise. Il avait déjà écrit un article théologique sur la réunion d’Assise, et il projetait d’en écrire un troisième. Il s’agissait de théologie, il ne s’agissait pas de sentiments. Et si l’abbé Garban, Chermignac et moi-même sommes arrivés, sans nous connaître, aux mêmes conclusions, ce n'est pas par un commun sentimentalisme, c'est au terme d’une réflexion qui aboutissait à des conclusions voisines.

Il est évidemment inutile d’en discuter plus avant, quand on lit dans cet article du Sel de la terre (c’est l’argument unique qui est donné contre la réunion d’Assise et la visite à la mosquée) que « depuis maintenant 40 ans le Vatican, par son enseignement et sa pratique, incite à croire que toutes les religions seraient « plus ou moins bonnes et valables » et « plus ou moins agréables » à Dieu ». On appréciera les guillemets : ce sont des citations. De quels textes ? On serait bien en peine de les trouver. On ne voit pas très bien l’illustration de cela dans l’Angelus du pape, ce midi, par exemple…

Certes, ce n’est pas là du sentimentalisme. C’est un mensonge. Gravissime. Sans parler du niveau « théologique » d’un tel discours... Mais puisqu’on avait commencé par un jugement téméraire, un procès d’intention et une ridicule « dénonciation », on serait bien naïf de s’en étonner.

29 septembre 2007

Ils ne connaissent pas le latin…

Le motu proprio sur la messe m’a fait découvrir une réalité hallucinante, incroyable. Je me demandais pourquoi on faisait tant de cas de la « formation » nécessaire des prêtres pour célébrer la messe de saint Pie V. Je ne voyais pas en quoi il y avait besoin d’une « formation » apparemment longue et complexe. Or c’est, paraît-il (je n’arrive pas à le croire), parce que les prêtres ne connaissent pas le latin.

On m’avait déjà dit quelque chose comme cela. Je pensais que c’était une exagération, que cela voulait dire : « Il y a aujourd’hui des prêtres qui ne connaissent pas le latin. » Ce qui ne me surprenait pas, évidemment. Dans toute société il y a des infirmes et des déviants. Il y a toujours eu des prêtres indignes, il est logique qu’il y ait aujourd’hui des prêtres qui ne connaissent pas le latin.

Mais ce que l’on me dit, et cela vient de personnes dignes de foi, c’est que LES prêtres, en France, ne connaissent pas le latin.

C’est ahurissant. C’est autrement plus grave que le protocole de Londres. C’est comme si les Français ne connaissaient pas la langue française.

Car enfin, le latin est la langue officielle de l’Eglise latine. Le texte officiel de la Sainte Ecriture est en latin. Le texte officiel de la messe est en latin. Le texte officiel de l’office divin est en latin, et le Concile Vatican II stipule que « les clercs doivent garder la langue latine » dans l’office divin. Et si le Concile a permis de donner « la place qui convient à la langue du pays dans les messes célébrées avec le concours de peuple », il souligne que « l’usage de la langue latine sera conservé dans les rites latins », que les fidèles, et non seulement les prêtres, doivent pouvoir dire ou chanter en latin certaines parties de la messe, et que le chant grégorien, qui est en latin, est « le chant propre de la liturgie romaine » et doit « occuper la première place »…

A force de renier ce que le Concile a édicté (le concile dont ils prétendent se réclamer), ils en sont donc venus à ne plus connaître du tout le latin. Ils sont devenus étrangers à la langue de leur Eglise. Et ils ne peuvent donc pas non plus lire saint Augustin ou saint Thomas d’Aquin dans le texte. Ils sont prêtres, et ils n’ont pas la curiosité de savoir ce que disent dans la langue de leur Eglise les pères de leur Eglise. Sans parler des trésors de la poésie latine catholique, etc.

Les prêtres melkites que je connais, qui sont arabophones (et qui parlent aussi le français, l’anglais…) connaissent parfaitement le grec ancien, et ont de solides notions de latin.

Vraiment, je n’arrive pas à comprendre comment on peut être prêtre de l’Eglise latine et renier la tradition de cette Eglise au point de ne pas en connaître la langue.

Mais puisqu’il en est ainsi, je suis bien obligé d’en prendre acte… et de prier pour qu’une telle incongruité, une telle impiété, prenne fin aussi tôt que possible.

02 juin 2007

La « fable » de la transmission du savoir antique par les Arabes

Il y a ceux qui par islamophilie prétendent que tout le savoir antique nous a été apporté par les Arabes. Et il y a ceux qui par islamophobie (et « défense de l’Occident ») prétendent que rien ne nous a été apporté par les Arabes. L’une et l’autre attitudes sont contreproductives pour ceux qui les défendent. On promeut très mal ses idées en tordant la vérité. Il faudrait prendre exemple sur Bernard Antony, capable de polémiques très dures, et qui dans son Histoire des Juifs donne une saisissante illustration de ce qu’est un jugement pondéré respectueux des faits, de tous les faits.

Non, la « transmission arabe du savoir antique » n’est pas purement et simplement une « fable ».

Une preuve irréfutable est l’expression « chiffres arabes ». Chacun sait qu’il s’agit des chiffres persans. Mais ils ont été adoptés par le califat de Bagdad et se sont donc imposés dans tout le monde arabe, jusqu’au califat de Cordoue. Et c’est par Cordoue qu’ils sont arrivés en Europe chrétienne où on les a tout naturellement appelés « chiffres arabes ».

Certains disent que c’est Gerbert d’Aurillac, l’un des hommes les plus savants de son temps, et qui allait devenir pape (Silvestre II), qui a introduit les chiffres arabes dans l’Europe chrétienne.

Quoi qu’il en soit, Gerbert d’Aurillac, qui aurait pu aller étudier à Byzance (et il sera l’ami de l’empereur Othon II, marié à une princesse byzantine), est allé étudier à Cordoue, parce que c’est à la cour du calife de Cordoue qu’il y avait les plus grands savants et les plus grandes bibliothèques.

Saint Thomas d’Aquin a connu Aristote par Averroès, qu’il appelle « le commentateur ». Le vrai nom d’Averroès, qui vivait en Espagne, est Abou al-Walid Mohammad ibn Ahmad ibn Mohammad ibn Rouchd. Il commentait Aristote (et Platon) d’après des traductions arabes qui avaient été réalisées à Bagdad et à Damas (souvent par des chrétiens de la cour des califes).

Il y a donc eu une « transmission arabe du savoir antique » de Bagdad et Damas à Cordoue en passant par l’Egypte. On ne doit certes pas l’exagérer, mais on ne peut la nier.

Addendum. Une autre preuve irréfutable de "transmission du savoir antique par les Arabes" est le mot algèbre, qui était un mot (al jabr) du titre d’un livre du mathématicien al Khouwarizmi, dont le nom lui-même a donné algorithme. Le mot chiffre est aussi un mot arabe. Quelques autres mots empruntés à l’arabe, indiquant un savoir ou un savoir faire : alambic, alcali, alcool, almanach, amalgame, antimoine, azimut, borax, camphre, coton, écarlate, élixir, goudron, laiton, magasin, maroquin, mousseline, nacre, nadir, nuque, rame (de papier), saphènes (veines superficielles de la jambe, vient d’Avicenne), satin, sirop, soude, sucre, talc, tarif, tasse, timbale, zénith, zéro.

23 avril 2007

A propos des « points non négociables »

Enfin c’en est fini des jongleries sur les « points non négociables » de Benoît XVI. Fini de comparer la carpe et le lapin, de multiplier les arguties et de bavarder sur le meilleur des mondes. Désormais il reste deux candidats, qui tous deux sont ouvertement des candidats de la culture de mort. De ce côté-là, on est donc tranquille avec ces bons cathos qui trouvaient que Le Pen était trop ceci ou pas assez cela, qui ont donc voté Villiers ou se sont abstenus, et qui ont donc gonflé le score de Villiers et celui de l’abstention à un point qui laisse pantois...

C’en est fini jusqu’au 6 mai. Mais après, il y a les législatives. Et sans aucun doute ça va recommencer. Alors, si j’arrive en retard pour la présidentielle (pardonnez-moi, mes urgences n’étaient pas là), je prends les devants pour les législatives. Comme ça ce sera fait, une fois pour toutes.

Les trois « points non négociables » (pas un de plus, pas un de moins) sont devenus une sorte de dogme électoral dans certains milieux. Mais ces dogmatiques des « trois points non négociables » oublient deux préalables qui sont des conditions sine qua non.

Le premier préalable est ce qui fonde la légitimité des « points non négociables ». Ils ne peuvent pas exister légitimement en dehors de ce qui les fonde. Jean-Paul II était très clair là-dessus, et il est évident que Benoît XVI n’avait aucunement l’intention de le contredire. Au cœur de l’encyclique Evangelium vitae, il n’y a pas trois points non négociables, mais ceci :

« En réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d'un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d'être la panacée de l'immoralité. Fondamentalement, elle est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n'est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain: il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. Si l'on observe aujourd'hui un consensus presque universel sur la valeur de la démocratie, il faut considérer cela comme un « signe des temps » positif, ainsi que le Magistère de l'Eglise l'a plusieurs fois souligné. Mais la valeur de la démocratie se maintient ou disparaît en fonction des valeurs qu'elle incarne et promeut: sont certainement fondamentaux et indispensables la dignité de toute personne humaine, le respect de ses droits intangibles et inaliénables, ainsi que la reconnaissance du « bien commun » comme fin et comme critère régulateur de la vie politique. »

La première condition du vote n’est donc pas le respect des « points non négociables » (on voit du reste que ceux que Jean-Paul II indique sont beaucoup plus larges) mais la conscience du candidat que la démocratie doit respecter des valeurs qui lui sont supérieures. Ce que Jean-Marie Le Pen a toujours professé, et encore le 15 avril dernier : « L'histoire des peuples du monde entier l'atteste: une civilisation ne peut durer sans se référer à des principes politiques, moraux et spirituels qui dépassent les individus, les vicissitudes humaines ou les soubresauts de l'histoire. »

Il est clair qu’un candidat qui se prononcerait contre l’avortement pour des raisons de démographie et de retraites, tout en professant qu’il n’y a pas de loi morale qui puisse primer la loi civile, serait en contradiction radicale avec l’enseignement de l’Eglise : même en interdisant l’avortement, il serait un « tyran », comme le dit Jean-Paul II, en référence à Créon et à Antigone.

Le second préalable est directement politique. Pour que les « points non négociables » s’inscrivent dans les lois et dans les faits, il est absolument nécessaire qu’il y ait un Etat souverain. Il s’agit politiquement d’une condition première. Avant même de savoir si un candidat respecte ou non, ou dans quelle mesure, les « points non négociables », il faut savoir s’il veut maintenir et rétablir la souveraineté nationale. Car si ce n’est pas le cas, il est inutile d’aller plus loin. Surtout dans la situation actuelle, où la construction européenne jette les nations dans les bras d’un pouvoir supranational de plus en plus tentaculaire qui est, de façon volontariste et arrogante, au service de la culture de mort.

Les premiers points non négociables sont donc ceux-ci :

1 – Rétablissement de la souveraineté nationale.

2 – Reconnaissance de valeurs morales supérieures dont les élus doivent s’inspirer pour construire une démocratie digne de ce nom.

Les « trois » viennent après. Ils ne peuvent pas être premiers.

05 mars 2007

Qui es-tu ?

« Vous êtes d’en bas, moi je suis d’en haut. Vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde. Je vous ai dit que vous mourrez dans votre péché : si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans votre péché. » Et ils lui disaient : « Qui es-tu ? » Jésus leur dit : « Le Principe, moi qui vous parle. » (…) « Quand vous aurez exalté le Fils de l’Homme, alors vous saurez que Je Suis, et que je ne fais rien de moi-même, mais que je parle comme le Père m’a enseigné. » (Jean, 8, 23-28, d’après la Vulgate)

« Principium, qui et loquor vobis. » Cette phrase est évidemment à relier aux premiers mots du même évangile : « In Principio erat Verbum. » Ce qui se traduit littéralement : dans le Principe était le Verbe. Le Principe sans principe étant le Père. Le Verbe est Principe vis-à-vis des hommes.

Contrairement à ce que prétendent les exégètes modernes, le texte grec peut parfaitement se traduire en latin de la façon dont saint Jérôme le fait. C’est injurier, de façon ridicule, saint Jérôme, d’imaginer qu’il n’ait « pas vu » que « ten archen » était un accusatif et non un nominatif, et qu’il ait ainsi commis une faute grossière. La faute est bel et bien de traduire ici, dans ce contexte (« si vous ne croyez pas que Je Suis »), « ten archen » par « depuis le commencement », puisque cela renvoie aux premiers mots de l’évangile, « en arche », qui ne veulent pas dire « au commencement », mais « au principe ». Et d'où fait-on sortir le « depuis » ?

« In principio », « en arche », sont aussi (et d’abord) les premiers mots de la Genèse. Et l’on ne peut rien comprendre non plus aux trois premiers chapitres de la Genèse (ni du reste à l’Immaculée Conception, annoncée dans la Genèse) si l’on traduit le « in principio » initial par « au commencement ». Le « commencement » de ce monde d’en bas, où l’on meurt dans le péché si l’on ne reconnaît pas la Parole qui dit Je Suis, est déclenché par le péché originel. Et encore n’est-ce que par analogie qu’on peut parler de « commencement ». Il s’agit plutôt d’un surgissement, d’une manifestation.

Si l’on ne comprend pas cela on ne peut pas répondre à ceux qui disent : l’Eglise a tort d’enseigner que la mort est la conséquence du péché originel, puisqu’il est établi que les animaux mouraient avant l’apparition de l’homme. Dire cela, c’est confondre le plan de l’histoire des hommes (dans le monde du péché, le seul que connaisse la science expérimentale) avec le plan du « principe » et de ce qui « se passait » « au principe » (qui échappe à la science). La mort corporelle ne peut pas davantage exister dans le paradis originel qu’elle ne peut exister dans le Royaume où nous fait entrer le Christ qui par sa mort a vaincu la mort parce qu’il a vaincu le péché. Que la mort corporelle soit une conséquence du péché originel est une vérité de foi (attestée par Dieu lui-même dans la Genèse et sur la Croix et dans toute l’Ecriture et par toute la Tradition), et même une de celles qui, face aux développements de la science, prouvent l’origine divine du christianisme.

29 octobre 2006

Misérables

Des évêques, farouchement opposés à la libéralisation de la messe de saint Pie V semble-t-il décidée par Benoît XVI, cherchent tous les moyens de contrecarrer cette décision. Leur dernière trouvaille est que, s’il n’y a pas moyen d’empêcher cette catastrophe, qu’au moins on limite les dégâts en obligeant les prêtres qui célébreront selon l’ancien missel à utiliser le nouveau calendrier et le nouveau « lectionnaire », afin de préserver « l’unité » liturgique de l’Eglise.

Les misérables. S’ils arrivaient à leurs fins, ce n’est pas une « unité » qui serait construite, mais de nouvelles divisions qui pourraient se faire jour, dans le cas où certains prêtres accepteraient ce « marché », qui serait évidemment refusé par le plus grand nombre.

Le calendrier et les lectures font partie intégrante de l’ancien missel. Comme le nouveau calendrier et les nouvelles lectures pour le nouveau missel : ce calendrier et ces lectures sont des illustrations de la « fabrication » (dixit le cardinal Ratzinger) de la nouvelle liturgie par des experts tournant le dos à l’esprit authentique de la liturgie pour concocter un ensemble qui se veut rationnel et pédagogique. Non selon la pédagogie divine, mais selon les théories humaines du XXe siècle.

L’un des aspects les plus déplorables du nouveau missel est la façon dont on a sélectionné les « lectures » de la messe dominicale. On a choisi des textes sur un même thème, comme si la messe consistait à réfléchir sur les concordances entre les textes de la Bible. Alors que les textes de toutes les liturgies traditionnelles sont (sauf cas particulier des grandes fêtes qui imposent leur thème) un bouquet de fleurs multicolores, cueillies comme au hasard dans l’Ecriture. Car il ne s’agit pas de raisonner, mais d’adorer, d’entrer en contact avec Dieu : on n’entre pas en contact avec Dieu par la raison, mais par le cœur et par la chair. Dieu le Verbe ne se donne pas à raisonner, il se donne à manger.

On prétend que le nouveau « lectionnaire » est beaucoup plus riche que l’ancien. C’est matériellement vrai. Mais cette façon de le fabriquer aboutit en réalité à un appauvrissement considérable. Le fidèle est enfermé dans une problématique rationnelle. On lui donne clef en main l’explication de tel texte par un autre. Il croit avoir tout compris, alors qu’il est resté à la surface.Dans la sainte Ecriture, il n’y a jamais un texte unique qui donnerait la clef de compréhension d’un autre texte. Ce n’est pas un chant à deux (ou trois) voix qui se complètent, c’est une gigantesque polyphonie, aux résonances infinies, dont on ne peut jamais épuiser les potentialités. Et cela pour une raison très simple, c’est que c’est la parole de Dieu, qui nous parle, à nous, mais nous dépasse infiniment.

C’est pourquoi il n’y a rien de « rationnel » dans les liturgies traditionnelles. Dans la liturgie byzantine, il y a même, à partir de la fête de la Sainte Croix, un double calendrier, celui des évangiles qui continue d’égrener les dimanches après la Pentecôte, et celui des épîtres qui en est déconnecté. Ainsi est-on sûr qu’il n’y ait pas de rapport rationnel entre l’un et l’autre texte. On retrouve un peu de cela dans les matines du bréviaire traditionnel (monastique, en tout cas, c’est le seul que je connaisse) : à partir du premier dimanche d’août, les lectures des premier et deuxième nocturnes sont déconnectés de celles du troisième nocturne, celui-ci (qui comporte l’évangile) étant le seul à suivre l’ordonnancement des dimanches après la Pentecôte.

Enfin, pour présenter un plus grand nombre de lectures, on les étale sur trois ans. Ce qui est psychologiquement, donc ici spirituellement, déstabilisant. Dans la vie de tous les jours, on ne change pas sans arrêt de repères et d’horaires. Si on le fait, on perd beaucoup de temps et d’énergie. Et si on élève un enfant ainsi, on l’empêche de se structurer. De même, il est important que l’année liturgique soit toujours rythmée par les mêmes occurrences, ce qui permet d’approfondir année après année la perception de l’épître et de l’évangile. Comme en une spirale dont le cercle est toujours le même, et jamais le même, conduisant peu à peu vers son centre, qui est Dieu. La liturgie est toujours la même, mais chaque année notre rapport à la liturgie se modifie, s’approfondit, se densifie.

L’année liturgique est un tout. Elle symbolise l’histoire de l’humanité, l’histoire du salut, notre histoire personnelle. Il n’y a pas trois histoires de l’humanité, trois histoires du salut, et nous n’avons pas trois vies.

Le mot essentiel de la liturgie est « canon ». Un canon est immuable. La liturgie doit être immuable. Dieu est immuable. Stat crux dum volvitur orbis.

Quant au souci de l’unité liturgique, c’est une blague de très mauvais goût. Il n’y a aucune unité liturgique dans les messes de Paul VI, qui sont livrées à la créativité la plus débridée des clercs et des « animateurs ».

En outre, l’unité liturgique n’est pas un objectif légitime. Il y a eu, certes, en Occident, un mouvement historique d’unification liturgique, correspondant à une centralisation romaine de plus en plus étroite (et dont le point culminant fut le missel de saint Pie V). Dom Guéranger, pour qui j’ai une immense admiration mais que je suis pas sur ce point-là, se montrait un partisan résolu de cette unification. Mais on voit bien qu’il s’agit chez lui d’une position tactique (sinon il ne citerait pas de façon si prolixe les liturgies byzantine, mozarabe ou gallicane dans son Année liturgique) : il s’agit pour lui de lutter contre les déviations liturgiques qui renaissent sans cesse, et auxquelles seule l’autorité romaine peut mettre le holà. Et dom Guéranger a été magnifiquement entendu par saint Pie X (qui fut un grand et authentique réformateur liturgique). Mais dom Guéranger ne pouvait pas imaginer qu’un jour les déviations liturgiques (celles-là même qu'il dénonçait) viendraient de Rome, et qu’alors la centralisation romaine conduirait à une destruction de la liturgie latine.

Malgré cette unification, il n’y a jamais eu un seul rite latin. Avant le tsunami de la réforme dite liturgique, il y avait à côté du rite romain le rite ambrosien (Milan), le rite mozarabe (Tolède), le rite de Braga, le rite lyonnais (vénérable témoin de l’ancien rite gallican), le rite des chartreux, le rite des carmes, le rite dominicain…

Face au dessèchement de la liturgie ex-latine à géométrie variable, imposée de façon totalitaire (saint Pie V n’avait absolument pas procédé ainsi), il est non seulement possible et légitime, mais nécessaire, de briser le diktat et de redonner aux fidèles la possibilité de connaître une liturgie bien plus évidemment spirituelle et surnaturelle. Dans toute son ampleur et dans toutes ses dimensions, calendrier et « lectionnaire » compris.

23 octobre 2006

A propos des "crunchy cons" (suite)

Philippe Maxence a répondu sur son blog à mon texte de samedi dernier sur les « crunchy cons ». Je reprends ici l’essentiel de sa réponse, pour montrer où se situe le débat, bien que ce débat soit semble-t-il impossible. J’ai ajouté (en bleu) les notes qui me paraissaient indispensables. En toute amitié, bien que Philippe Maxence le conteste.

Comme pour sa critique de Narnia, Yves Daoudal mélange deux choses. La critique de fond et la moquerie envers les personnes. La première est bienvenue et appartient au domaine de la correction fraternelle. (…) La seconde est inacceptable.

J’avais complètement oublié l’affaire de Narnia. Sinon je n’aurais rien écrit sur les conservateurs écolos. Il est interdit de discuter des opinions de Philippe Maxence. Je ne le ferai plus.

Dans mes articles sur Narnia je ne me suis moqué de personne, j’ai donné mon opinion. Pour cela j’étais bien obligé de citer l’opinion que je contestais, je l’ai fait sans nommer qui que ce soit. Du reste ne c’était pas à Philippe Maxence que je pensais d’abord. En ce qui concerne Rod Dreher, dont je n’ai pas cité le nom, je me suis contenté de m’amuser un peu de son itinéraire. Mais il est aussi interdit de sourire.

Mais surtout, il ne s’agit en aucune manière de « correction fraternelle ». Je dis seulement ce que je pense, dans un domaine que je croyais ouvert à la libre discussion.

Alors que Daoudal est un fin connaisseur de l’Orient chrétien et de l’orthodoxie, il a décidé de se moquer de Rod Dreher, l’auteur de « Crunchy » Cons, parce que celui-ci est passé du catholicisme à l’orthodoxie. Il ne discute pas ce passage (sur les raisons desquelles il ne connaît probablement rien), mais il le décrit comme un « papillonnage » sur le marché chrétien. À la moquerie s’ajoute ici la perfidie, car Daoudal a senti que le marché posait problème à des personnes comme Dreher. Pourtant, Daoudal sait très bien que l’orthodoxie possède ses richesses. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’il est neutre ou sans conséquence d’être catholique ou orthodoxe. Mais quand même, c’est bien Daoudal qui distingue, dans son intervention sur les limbes, la théologie occidentale asséchante de la théologie orientale (dont celle des orthodoxes) contemplative. On en vient à se demander pourquoi la richesse orientale serait profitable pour Daoudal dans son discours sur les limbes et non pour Rod Dreher dans sa recherche de Dieu et de la vérité.

D’abord une définition, pour éclairer le lecteur : perfide : qui manque à sa parole, trahit celui qui lui faisait confiance (Petit Robert). Je ne vois pas qui j'ai trahi.

Ensuite une profession de foi : je suis catholique, et je ne peux pas accepter que l’on ne soit plus catholique sous prétexte de profiter de la « richesse orientale », des « richesses orthodoxes ». Toutes les richesses « orthodoxes » sont catholiques, tant en liturgie qu’en théologie et en spiritualité. Saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène, saint Athanase, saint Cyrille d’Alexandrie, saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, saint Ephrem, sont des saints catholiques et des docteurs de l’Eglise catholique. Les liturgies byzantines (grecque et slavonne), arménienne, copte, éthiopienne, assyro-chaldéenne, syriaque, syro-malabar, sont des liturgies catholiques. Devenir orthodoxe quand on était catholique, ce n’est pas accéder à des richesses qui seraient absentes de l’Eglise catholique, c’est se couper (schisme) d’une richesse essentielle, tout ce qui concerne la succession apostolique romaine. On ne quitte pas l’Eglise catholique quand on cherche Dieu et la vérité, puisque c’est dans et par l’Eglise catholique qu’on accède à Dieu et à la vérité.

Il y a jusque dans les mots employés qui sont blessants alors que Daoudal prétend réagir avec « amitié ». L’amitié peut être rude, directe, pas blessante. Rod Dreher ne s’est pas présenté comme un « prophète » et les « crunchy cons » ne sont pas une secte. Daoudal ne le dit pas. Mais c’est la conclusion logique. Et Yves Daoudal est un trop bon journaliste, bien au fait des manipulations, pour ne pas savoir ce que certains sous-entendus entraînent dans l’esprit du lecteur. Au fait, parlant de « Crunchy cons », Yves Daoudal, qui lit parfaitement l’anglais, a-t-il lu ce livre ?

Non, car ça ne me paraît pas utile. Et en outre je ne lis pas du tout parfaitement l’anglais. En ce qui concerne l’amitié, je persiste et signe. Nous sommes dans une drôle d’époque, où la moindre critique devient « blessante ». Quand on pense aux polémistes d’autrefois, quand on pense à ce que s’envoyaient les pères de l’Eglise, ou les théologiens du moyen âge…

Très justement, Yves Daoudal fait remarquer, dans un intéressant développement, ce qu’est la civilisation et ce qu’est la civilisation chrétienne. Bien que sa description soit idyllique (j’ai entendu ma grand-mère raconter comment elle cousait les vêtements de sa famille, comment elle faisait un certain nombre de choses pour lesquelles il y avait déjà des magasins et des artisans), il a raison de dire que la civilisation repose sur l’échange des biens et des services et non sur le repli sur soi. Il a encore plus raison quand il affirme que le prêtre a conquis les familles, les a christianisées et leur a fait l’instruction.

Je n’ai rien décrit du tout. J’ai bien précisé que je ne parlais pas en historien mais en diseur de mythe.

Globalement, il a raison. Sauf que ce qu’il décrit est vrai dans sa globalité mais pas dans le détail. Pendant des siècles, les familles ont fait leur pain, pour reprendre cet exemple terre-à-terre. Même au plus haut moment de la civilisation chrétienne ! Il n’y a rien d’antinomique entre le fait de faire son pain soi-même et d’être civilisé.

Je répète que je ne décrivais pas des situations historiques. S’il faut « décrire », précisons que ce n’était pas la famille qui faisait le pain, mais une « maisonnée », à savoir la famille élargie et un certain nombre de domestiques, et que l’on allait cuire ce pain au four banal (qui permettait de cuire du vrai pain), lieu de convivialité et d’échange entre les maisonnées.

Pendant des siècles aussi, les premiers apprentissages se sont faits à la maison. C’est ensuite que les enfants se sont vus confier à des collèges de Jésuites puis, avec l’Empire, à des lycées d’État. Mais, ce passé, d’ailleurs, pourquoi devrions-nous estimer qu’il est forcément positif sans inventaire ? En quoi était-il profitable aux enfants d’être envoyés loin de leur famille, dans des pensions froides, sans liens affectifs, à un âge encore tendre ?

Mais laissons le passé et regardons notre société contemporaine. Yves Daoudal ne semble pas s’apercevoir que justement le monde moderne a mis ou tend à mettre par terre de plus en plus la civilisation décrite par ses soins. La famille explose et l’artisanat disparaît. Dans les villages de France, et même dans certaines petites villes, les commerces de proximité meurent. Les relations de voisinage s’estompent. La grande surface ? Son fonctionnement interne est un scandale et ses méthodes de vente reposent sur le mensonge. La qualité de ses produits ? Au mieux, ils respectent les normes d’hygiène, mais sinon ? Ils sont de plus en plus sans odeurs, sans saveurs, etc. Cela ne pose pas de problème à Yves Daoudal ? Tant mieux ! Mais, pourquoi s’en prendre à ceux à qui cela en pose ? À ceux, par exemple, qui ont un certain nombre d’enfants et qui sont partis vivre en dehors des villes pour se loger. Qui préfèrent de ce fait fabriquer leurs produits plutôt que d’en acheter des tonnes dans des grands magasins parce que cela coûte plus cher et qu'ils sont moins bons.

Comme je l’ai expliqué, je n’ai attendu ni Rod Dreher ni Philippe Maxence pour me préoccuper de la qualité des produits. Pendant des années, j’ai appris à produire, et j’ai produit, des aliments sains et goûteux (fruits, légumes, boeuf, veau, volaille, agneaux, chevreaux, beurre, fromage, miel). Je ne vois pas ce qui autorise Philippe Maxence à affirmer que je ne m’y intéresse plus. C’est tout simplement faux.

On laissera de côté l’affirmation injurieuse qui est de dire que nous ne savons rien du christianisme. C’est vrai que nous avons beaucoup à apprendre et nous remercions ceux qui nous aident par leurs remarques à prendre le chemin de la sainteté. Mais c’est un peu rapide de prétendre que nous sommes des « intellectuels » et des « bourgeois » sans connaître exactement qui nous sommes, comment nous vivons. Il ne suffit pas d’avoir été un « anarcho-écolo » breton pour être la mesure de ces choses. Il faudrait aussi savoir prendre le temps de lire. Par exemple lorsque nous parlons des problèmes que nous pose Internet.

Ne rien savoir du christianisme, c’était un raccourci un peu brutal qui concernait Rod Dreher, pour la raison que j’ai expliquée plus haut : quand on sait vraiment ce qu’est le christianisme, on ne quitte pas l’Eglise catholique. Cela ne s’adressait en aucune manière à Philippe Maxence, dont le « nous » prend un sens étrange. Les mots "intellectuels bourgeois" concernaient également les propagandistes « crunchy cons », américains comme leur nom l’indique, et certainement pas Philippe Maxence, que je connais tout de même un peu.

Il faudrait aussi nous dire en quoi cela pose problème à Yves Daoudal que nous n’ayons pas un amour fou pour la télévision.

Ça ne me pose aucun problème. C’était seulement pour décrire, en quelques mots, ce que font les « crunchy cons ». Je n’ai fait aucune observation.

Il faudrait qu’il nous dise pourquoi aussi il semble gêné que nous cherchions à vivre en chrétien.

Premièrement, cela ne me gêne en aucune façon que les gens vivent comme ils l'entendent, surtout quand ce n'est pas contraire à l'Evangile. Deuxièmement, il serait chrétien de penser qu’il n’y a pas qu’une seule façon de vivre en chrétien.

Or, il ne me semble pas que la société moderne, les comportements qu’elle induit, favorisent des comportements chrétiens. Peut-être pour l’ermite qui n’a plus charge de famille ? Peut-être pour celui dont le niveau de spiritualité est suffisamment élevé et nourri des Pères qu’il parvient à ne plus les publicités agressives et immorales dans les rues, qu’il ne voit plus chez les marchands de journaux, à côté du journal dont il signe l’éditorial, qu’il y a bien d’autres supports moins recommandables ou qui peut se rendre encore chez les commerçants de son choix sans problème pour son porte-monnaie.

Yves Daoudal nous amuse aussi beaucoup quand il parle de fixation sur le pain et le yaourt. Fixation ? Ne confond-t-il pas fixation et exemple ? Faut-il vraiment que nous lui disions que, outre le pain et le yaourt, nous faisons notre beurre, notre fromage blanc, notre sauce tomate, nos pâtes, que nous allons ramasser nos haricots (oui, encore maintenant, nous avons de la chance), etc. Horreur, des bourgeois intellectuels qui veulent jouer aux hippies en se prétendant chrétiens ! Pour la fabrication du pain, on signalera juste à Yves Daoudal que cela fait longtemps que l’on trouve sur Internet la façon de faire son levain. On sait même – il sera surpris – qu’il faut une vache pour avoir du lait. Nous n’en avons pas et nous ne trouvons pas tellement que nous sommes plus riches de ne pas en avoir.

« Dans une civilisation digne de ce nom, chacun à son métier ». Là encore, même remarque. Autrefois, peut-être. Mais dans notre société contemporaine, les gens, à part quelques uns, n’ont plus de métier. Ils ont des emplois. Ils sont interchangeables. Le métier disparaît et ce n’est pas un hasard.

Le métier disparaît aussi dans l’esprit de ceux qui s’imaginent pouvoir faire tous les métiers, alors qu’il est précisément urgent de le réhabiliter.

Est-ce que Yves Daoudal s’est rendu compte que notre société n’était plus chrétienne ? Oui, bien sûr. Il le sait. Il y a moins de chrétiens pratiquants, l’avortement et la contraception sont autorisés, le catéchisme n’est pas bien enseigné. Mais le reste ne lui pose pas de problème. Le problème scolaire est pour lui un problème intellectuel. Pour nous, il s’agit du problème de nos enfants. Entre un professeur déformé par un IUFM et des parents, notre choix est fait. La modernité du « spécialiste » ne nous convainc pas. Il est quand même croustillant (crunchy) de voir ainsi défendu le monde des spécialistes, de ceux qui sauraient, contre l’ignorance des péquenots que sont les parents, juste bons à engendrer. Et encore, si on pouvait confier cela à l’État, quel soulagement ! J’exagère, bien sûr (et moi aussi), mais c’est pour indiquer le sens de la remarque. Personne humaine détruite ? Sur quelle base Daoudal se fonde-t-il pour affirmer cela ? Combien de cas de destruction contre combien de cas de réussite ? À l’école à la maison et dans le système scolaire normal ? A-t-il lu les témoignages sur ce blog ?

Mais, plus important que tout, nous n’avons jamais dit qu’il s’agissait d’un système dans lequel il fallait entrer. Nous n’aimons pas les systèmes, ni les partis, même si nous reconnaissons que ces derniers sont effectivement le mode actuel de représentation politique. Ni pour l’école, ni pour le reste, nous ne voulons un système. Nous sommes pour les villages, les commerçants, les échanges entre les uns et les autres, pour l’école vraiment catholique, pour avoir des maisons suffisamment grandes pour nos familles (où Daoudal a-t-il pris l’idée de la maison petite ?).

C’est ce que j’avais cru comprendre à la lecture du portrait de Dreher dans L’Homme nouveau (critique des « mansions », évocation du « minuscule logis » où il a découvert la vraie vie et du « bungalow » où il vit). Va donc pour les grandes maisons, ça ne me préoccupe pas plus que la télévision. Sauf qu'il faut les chauffer, mais ce n'est pas mon problème.

En bref pour une société qui renaisse avec des familles et des communautés en essayant d’être le moins possible esclave de la technique, qui est, peut-être, neutre per se, mais ne l’est pas, ne l’est plus dans certaines circonstances.

Fuir la société ? J’allais dire : non pas vous Yves Daoudal ! C’est l’accusation qu’on nous lance comme on accuse le Front national d’être fasciste. Nous ne sommes pas en dehors de la société. Nous sommes dedans. L’Évangile nous y oblige. Nous le savons aussi bien que vous. Nous voulons que cette société change. Pour ce faire, nous pensons judicieux, sans nous interdire d’autres moyens, de commencer le mouvement par nous-mêmes.

Être levain dans la pâte ? Oui, bien sûr ! Mais s’il faut pour cela qu’il y ait une pâte, il faut aussi qu’il y ait du levain. Pour qu’il y ait du levain dans la pâte, il faut qu’il y ait la pâte. Il faut aussi qu’il y ait du levain. Très justement, vous nous avez rappelé qu’il fallait du temps pour en avoir. Nous tentons justement de faire du levain. Avec l’aide de Dieu.

Priez pour nous plutôt que de nous porter des coups.

Si toute objection doit être définie comme un « coup », on refuse tout débat. C’est dommage.

21 octobre 2006

A propos des « crunchy cons »

J’ai mis un lien vers le blog de Philippe Maxence (dont le nom est caelum et terra), dès que j’en ai appris la création (sur Le Salon Beige, évidemment). Je connais un peu Philippe Maxence, mais je ne savais pas du tout qu’il allait essentiellement consacrer son blog aux idées des « Crunchy Cons », ou conservateurs écolos américains, dont il paraît épouser les thèses. Voici ce que cela m’inspire, en toute amitié.

Il y a très très longtemps (je parle non en historien mais en diseur de mythe), les hommes vivaient chacun dans leur coin, sans se rencontrer. Ils devaient donc faire pour eux-mêmes tout ce dont ils avaient besoin. Par exemple leur pain et leurs sandales. Un jour certains d’entre eux en eurent assez de manger un mauvais pain et de porter de mauvaises sandales, car ils avaient beau faire, ils n’arrivaient pas à trouver la technique. Ils se réunirent et décidèrent que celui qui avait réussi à faire un pain mangeable allait ne s’occuper que de cela, ce qui lui permettrait de se perfectionner, et que celui qui arrivait à confectionner des sandales à peu près correctes allait faire de même. Ils choisirent ainsi celui qui était le moins mauvais dans chaque domaine, et ils construisirent un village, où chacun travaillait pour tous. Non seulement on finit par avoir du pain (chez le boulanger) et de bonnes sandales (chez le cordonnier), mais les échanges entre les habitants permettaient aussi de devenir plus humain.

Cela s’appelle la civilisation.

Un jour arriva un homme étrange vêtu d’un sac, avec pour ceinture une sorte de collier de boules de bois. Il leur parla d’un certain Jésus qui était Dieu et qui était mort et ressuscité pour que tous participent à sa vie éternelle. L’homme était convaincant, et surtout il respirait la joie et la bonté. Ils le gardèrent, et construisirent une église. L’homme était instruit, il savait lire et écrire, il avait le don d’enseigner des tas de choses très simplement, et les familles lui confièrent leurs enfants pour qu’il les instruise aussi.

Cela s’appelle la civilisation chrétienne.

Beaucoup, beaucoup plus tard, dans le pays qui était devenu le plus riche du monde, il y eut des intellectuels qui n’étaient pas contents du tour qu’avait pris la civilisation. Ils décidèrent que chacun devait faire son pain et ses sandales, et enseigner à ses enfants. Les hippies l’avaient fait avant eux, et l’avaient fait, non en continuant à profiter de tout le confort moderne, mais en réalisant vraiment ce programme. Ils l’avaient fait en communauté, parce qu’il est impossible de le réaliser seul. Ces intellectuels ne sont pas des hippies, ce sont des bourgeois raisonnables et bien comme il faut. Ils sont chrétiens, aussi, et ils croient que leur manière de vivre est plus conforme aux exigences chrétiennes et les rend plus chrétiens. Mais ils ne savent pas ce qu’est le christianisme. Ce n’est pas un hasard si un de leurs prophètes vient de devenir orthodoxe après avoir été baptiste, épiscopalien, catholique romain, maronite… (suite au prochain numéro). On papillonne sur le marché chrétien comme on fait son marché bio.

Cette « dissidence » du « consumérisme » consiste donc (je caricature, bien sûr) à avoir une maison moins grande, à prendre moins sa voiture, à ne pas avoir la télé (mais internet, oui...), à faire son pain et ses yaourts, à manger du muesli bio et à marcher en sandales. Pourquoi cette fixation sur le pain et les yaourts ? Pourquoi pas les pâtes et le fromage blanc ? Mystère. Mais surtout je voudrais savoir ce que ces gens-là appellent faire son pain et ses yaourts. S’agit-il d’acheter de la farine et une poudre que l’on mélange avec de l’eau ? S’agit-il d’acheter du lait et une poudre que l’on y mélange ? Si c’est cela il s’agit d’une double régression de civilisation. Pour ma part je sais aussi faire du yaourt, et, quand j’étais anarco-écolo, j’ai fait du yaourt sans acheter ni lait ni poudre, avec du lait que je trayais de mes vaches qui étaient nourries avec l’herbe, le colza et les grains que je cultivais. Eh bien oui, si l’on veut aller dans cette voie, allons jusqu’au bout. Je sais faire le pain aussi, et je sais que c’est très long de faire du vrai pain, sans poudre achetée : du pain au levain avec du levain qu’on fait soi-même. Il faut faire le levain, il faut faire la pâte, il faut malaxer la pâte, il faut la laisser reposer, il faut la malaxer de nouveau, il faut la laisser lever, il faut la cuire à juste température et le temps juste. Tout cela est très long, tout cela est gorgé de symbolisme spirituel aussi, et c’est le symbolisme que le boulanger n’a pas trop d’une vie pour assimiler, pour faire de son métier une voie d’éternité.

Le métier. Dans une civilisation digne de ce nom, chacun a son métier. On ne singe pas le boulanger ou le cordonnier. On respecte sa fonction, on la respecte d’autant plus que chaque métier est une voie spirituelle pour celui qui en est conscient. On ne mélange pas tout. On ne s‘improvise pas boulanger ou cordonnier. Le plus grave est de s’improviser enseignant et d’enfermer ses enfants à la maison, soi-disant pour les protéger et leur donner une bonne éducation. Evidemment, bon nombre des « crunchy cons » sont des enseignants. Mais ceux qui ne le sont pas ? La plupart des gens ne savent pas enseigner. Il ne s’agit ni d’intelligence ni d’instruction, conditions déjà nécessaires, ce qui disqualifie beaucoup de parents, mais pas suffisantes. Il faut savoir faire. Et celui qui croit pouvoir le faire, alors qu’il ne sait pas, provoque un désastre. Et là il ne s’agit pas de pain mal levé ou de yaourt raté, il s’agit de personnes humaines détruites.

Voilà pourquoi je ne suis pas du tout d’accord avec Philippe Maxence. Et la raison essentielle se trouve dans l’évangile. Le chrétien ne se met pas en dehors de la société, quel que soit l’état de cette société. Il est le levain dans la pâte. Si l’on enlève le levain de la pâte, il ne sert plus à rien, il se dessèche dans son coin, et l’on n’a pas de pain.

Mais je crois bien que les Américains ne savent pas ce qu’est le levain.

Toutes les notes